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Un saumon qui repart à la nage n’est pas nécessairement un saumon sauvé

il y a 20 heures
7 min de lecture

Remise à l’eau et eau chaude : survivre ne garantit pas un succès reproducteur intact


Chez le saumon atlantique, le chiffre de 97 % ne raconte qu’une partie de l’histoire


Un saumon repart à la nage après avoir été décroché. Pour le pêcheur, c’est un soulagement. Mais ce départ ne permet pas, à lui seul, de savoir si le poisson récupérera complètement, poursuivra sa migration et contribuera à la prochaine génération.



La distinction est essentielle : survivre à une remise à l’eau et conserver un succès reproducteur intact sont deux choses différentes.


La science permet de mieux comprendre cette différence. Elle montre aussi pourquoi les conditions de capture, particulièrement la température de l’eau, doivent occuper une place centrale dans nos décisions de pêche.


Ce que signifie réellement le 97 %


Dans une étude menée sur la rivière Alta, en Norvège, Thorstad et ses collaborateurs ont rapporté que 97 % des 30 saumons radiomarqués avaient survécu à la remise à l’eau et étaient présents dans des secteurs connus de fraie pendant la période de reproduction. Les captures avaient eu lieu dans une eau de 10 à 14,5 °C. [1]


C’est un résultat favorable à la remise à l’eau. Mais ce n’est pas une mesure de la descendance produite.


La présence d’un poisson dans un secteur de fraie ne nous indique pas combien de descendants lui seront attribués ni si sa contribution sera comparable à celle d’un poisson non capturé.


L’étude relevait également des effets défavorables associés notamment à la durée du combat, aux blessures, aux saignements, à la manipulation, à l’exposition à l’air et à la température. Ces effets concernaient l’état du poisson, son stress ou son comportement. [1]


Le résultat de l’Alta démontre donc une forte survie dans les conditions étudiées. Il ne démontre pas un succès reproducteur de 97 %.


La remise à l’eau a une valeur de conservation


Reconnaître ces limites ne revient pas à condamner la remise à l’eau.


Un saumon conservé avant la reproduction ne participera pas à la fraie à venir. Un saumon relâché peut encore y contribuer. La remise à l’eau permet ainsi de préserver des reproducteurs qui seraient autrement prélevés.


Mais sa valeur comme outil de gestion ne signifie pas que chaque capture est sans conséquence. Elle nous oblige plutôt à examiner les conditions dans lesquelles nous choisissons de pêcher.


La question devient alors : comment réduire les effets de la capture sur un poisson qui doit encore terminer sa migration et se reproduire?


Quand l’eau se réchauffe, le risque augmente


En 2020, Van Leeuwen et ses collaborateurs ont regroupé des données provenant de plusieurs études pour modéliser la mortalité après remise à l’eau en fonction de la température. [2]


Leur analyse indique une mortalité généralement faible en eau fraîche, inférieure à environ 5 % sous 12 °C. Pour la plage de 18 à 20 °C, le modèle fournit une estimation moyenne d’environ 16 %, avec une plage rapportée de 7 à 33 % tenant compte de l’incertitude. [2]


Ces chiffres ne constituent pas un taux universel. Les auteurs signalent une variabilité importante entre les études aux températures élevées et recommandent la prudence dans l’interprétation des prédictions. [2]


Il serait donc excessif d’affirmer que, dans chaque rivière, exactement 16 saumons sur 100 mourront après une remise à l’eau entre 18 et 20 °C.


Mais si un tel taux s’appliquait à un groupe de 100 poissons capturés avant la fraie, il représenterait 16 poissons qui ne participeraient pas à cette reproduction. La survie demeure ainsi une condition préalable à toute contribution reproductive future.


La température au moment de la capture compte


Une analyse publiée en 2024 par Van Leeuwen et ses collaborateurs apporte un autre éclairage. Elle réexamine des données recueillies à Terre-Neuve entre 2018 et 2020 et porte sur la mortalité dans les cinq jours suivant la remise à l’eau. [3]


Parmi les saumons capturés à 20 °C ou plus, 4 sur 18 sont morts, soit environ 22 %. Dans un sous-groupe de poissons capturés à 20 °C ou moins, mais ayant ensuite rencontré une température moyenne d’au moins 20 °C, 1 sur 13 est mort. [3]


Ces petits effectifs ne permettent pas de transformer les pourcentages en règles générales. Les auteurs concluent néanmoins que, dans les conditions examinées, la température au moment de la capture demeure le meilleur indicateur de la survie après remise à l’eau. [3]


Cela ne rend pas les températures ultérieures sans importance. Cela souligne le poids des conditions présentes lorsque le poisson subit le combat et la manipulation.


La reproduction demande une autre mesure


Pour dépasser la simple observation de la survie, des chercheurs ont utilisé la génétique afin de relier des alevins à leurs parents.


Richard, Dionne, Wang et Bernatchez l’ont fait dans une étude publiée en 2013. Leurs résultats suggèrent un effet de la remise à l’eau dépendant de la taille, les plus grands individus étant davantage affectés dans leur contribution reproductive. [4]


Ils ont aussi détecté une interaction entre la température et l’exposition à l’air. Les relations observées étaient toutefois complexes : elles ne doivent pas être réduites à une formule universelle permettant de calculer la perte reproductive selon chaque degré supplémentaire ou chaque seconde hors de l’eau. [4]


Cette étude concernait une population et une année. Elle mesurait la contribution aux alevins échantillonnés, et non le nombre de descendants qui reviendraient un jour se reproduire. [4]

Elle montre néanmoins pourquoi il faut examiner les conséquences possibles de la capture au-delà de la survie immédiate.


Ce que montre l’étude de la Rimouski


Bouchard et ses collaborateurs ont publié en 2022 une étude sur le succès reproducteur des saumons remis à l’eau dans la rivière Rimouski. [5]


Au moins 83 % des poissons remis à l’eau ayant gagné l’amont du barrage se sont reproduits, y compris certains relâchés à plus de 20 °C. [5]


Cependant, le succès reproducteur relatif des femelles remises à l’eau atteignait environ 73 % de celui des femelles non capturées. Il s’agit d’une différence de contribution reproductive, et non d’un taux de survie ou d’une proportion de femelles devenues incapables de frayer. [5]


Cette différence de 27 % ne doit pas non plus être attribuée directement à la chaleur. Chez les poissons entrés au piège, les chercheurs n’ont pas détecté de diminution du succès reproducteur avec l’augmentation de la température au moment de la remise à l’eau. [5]


En revanche, les poissons capturés en eau plus chaude étaient moins susceptibles d’entrer au piège. Les résultats reproductifs obtenus chez les poissons ayant gagné l’amont ne décrivent donc pas nécessairement le devenir de tous les poissons relâchés. [5]


Les poissons absents du piège : une incertitude à respecter


Il faut être rigoureux dans les deux sens.


Un saumon absent du piège ne peut pas automatiquement être considéré comme mort ou comme ayant échoué à se reproduire. Une autre publication de la même équipe précise que la fraie existe aussi en aval du barrage, dans un secteur exclu de leur suivi reproductif en amont. Les poissons qui gagnent l’amont sont d’ailleurs piégés, puis transportés au-dessus de l’obstacle. [6]


La question du devenir des poissons manquants demeure donc ouverte. Cette limite empêche autant d’affirmer que tous ont bien récupéré que de conclure qu’ils ont tous été perdus pour la reproduction.


18 °C n’est pas une frontière absolue


Les études citées ne permettent pas d’affirmer qu’à exactement 18 °C, chaque saumon subirait une réduction déterminée de son succès reproducteur. [2, 4, 5]


Elles ne permettent pas davantage de considérer toute température inférieure comme une garantie d’absence d’effet. Le risque décrit par les analyses varie avec les conditions; il ne se résume pas à un interrupteur. [1, 2, 4]


Pour moi, 18 °C constitue un repère de prudence, pas une frontière biologique démontrée. À mesure que l’eau se réchauffe, particulièrement autour de 20 °C et au-delà, les données sur la mortalité donnent davantage de raisons de limiter les stress évitables. [2, 3]


Cette position relève d’un choix de précaution éclairé par la recherche. Elle ne prétend pas remplacer les règles locales ni établir un seuil valable dans toutes les rivières.


Adapter nos décisions à l’état de la population


L’abondance d’une population doit aussi entrer dans la réflexion. Mais une rivière qui accueille beaucoup de saumons ne nous autorise pas, à elle seule, à conclure que les pertes seraient négligeables.


L’enjeu est de décider quel risque nous sommes prêts à accepter, compte tenu de l’état du stock, des conditions du milieu et des incertitudes.


Nous n’avons pas à attendre qu’un effet soit détecté statistiquement dans chaque rivière pour choisir de réduire une pression évitable. L’absence de résultat significatif n’est pas une garantie d’absence de conséquence.


Le saumon avant le premier lancer


La remise à l’eau mérite mieux qu’un chiffre utilisé comme garantie. Elle mérite une pratique attentive et une lecture honnête des connaissances disponibles.


Les études montrent que de nombreux saumons relâchés survivent et se reproduisent. Elles montrent aussi que les résultats varient, que l’eau chaude augmente les préoccupations liées à la survie et que la contribution reproductive peut être affectée. [1–5]


Voir un poisson repartir demeure un moment important. Mais ce que nous souhaitons protéger va plus loin : sa possibilité de rejoindre un habitat de reproduction et de contribuer à la génération suivante.


C’est pourquoi ma décision de pêcher ne devrait pas commencer par la question : « Est-ce que je peux encore réussir une remise à l’eau? »


Elle devrait commencer par celle-ci : « Dans les conditions présentes, est-il raisonnable d’imposer ce combat à ce poisson? »


Renoncer à quelques lancers lorsque les conditions deviennent difficiles est aussi un geste de pêcheur.


Le saumon avant tout. Et surtout, avant le premier lancer.


Sources


[1] Thorstad, E. B., Næsje, T. F., Fiske, P. et Finstad, B. (2003). Effects of hook and release on Atlantic salmon in the River Alta, northern Norway. Fisheries Research, 60(2–3), 293–307.Consulter l’étude

[2] Van Leeuwen, T. E. et coll. (2020). Mortality of Atlantic salmon after catch and release angling: assessment of a recreational Atlantic salmon fishery in a changing climate. Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, 77(9), 1518–1528.Consulter l’étude

[3] Van Leeuwen, T. E., Keefe, D., Young, M. et Adams, B. (2024). Water temperature at the time of the catch-and-release event is a better predictor of survival in Atlantic salmon (Salmo salar) than acute water temperature changes before and after. Journal of Fish Biology, 104(5), 1623–1627.Consulter l’étude

[4] Richard, A., Dionne, M., Wang, J. et Bernatchez, L. (2013). Does catch and release affect the mating system and individual reproductive success of wild Atlantic salmon (Salmo salar L.)? Molecular Ecology, 22(1), 187–200.Consulter l’étude

[5] Bouchard, R., Wellband, K., Lecomte, L., Bernatchez, L. et April, J. (2022). Effect of catch-and-release and temperature at release on reproductive success of Atlantic salmon (Salmo salar L.) in the Rimouski River, Québec, Canada. Fisheries Management and Ecology, 29(6), 888–896.Consulter l’étude

[6] Bouchard, R., Wellband, K., Lecomte, L., Bernatchez, L. et April, J. (2022). Effects of stocking at the parr stage on the reproductive fitness and genetic diversity of a wild population of Atlantic salmon (Salmo salar L.). Evolutionary Applications, 15(5), 838–852.Consulter l’étude

 
 
 

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