TROIS RIVIÈRES EN CRISE, TROIS RIVERNOTES « ENCOURAGEANTS » : LES MOTS ONT UN POIDS
Une amélioration par rapport au fond du baril ne constitue pas un rétablissement
Entre le 3 et le 17 septembre 2026, trois articles publiés dans RiverNotes ont présenté sous un angle encourageant les résultats de trois rivières québécoises : la rivière aux Rochers, la rivière du Gouffre et la rivière Sainte-Marguerite.
Trois semaines. Trois rivières gravement affaiblies. Trois cadrages positifs.
Oui, certains résultats de 2026 sont meilleurs que ceux de 2024 ou de 2025. Personne ne le conteste. Mais lorsqu’on replace ces chiffres dans les séries historiques, le portrait devient beaucoup moins rassurant.
Une rivière peut connaître une hausse annuelle tout en demeurant profondément en crise.
C’est exactement pour cette raison que les mots doivent être choisis avec énormément de prudence.
La Fédération du saumon atlantique — l’Atlantic Salmon Federation — n’existe pas pour plaire aux pêcheurs ni pour embellir le bilan d’une saison de pêche.
Elle existe pour protéger et restaurer le saumon atlantique sauvage.
Sa responsabilité première n’est donc pas de trouver les mots qui rassurent. Elle est de présenter l’état réel des populations, même lorsque la vérité est difficile à entendre.

Le portrait général : une amélioration ne fait pas un rétablissement
Voici ce que montrent réellement les chiffres de 2026 lorsqu’on les compare à des références historiques plus représentatives :
La rivière aux Rochers compte 216 saumons en 2026. C’est mieux que les 141 de 2025, mais environ 79 % sous la moyenne de 2005 à 2009.
La rivière du Gouffre rapporte 93 remises à l’eau. C’est 20 de plus qu’en 2025, mais 15 de moins qu’en 2024. Surtout, une remise à l’eau n’est ni une montaison ni nécessairement un saumon unique.
La Sainte-Marguerite principale compte 99 saumons. C’est mieux que 2024 et 2025, mais environ 74 % sous la moyenne de 2015 à 2019.
La Sainte-Marguerite Nord-Est compte 90 saumons. C’est un rebond sur deux années catastrophiques, mais environ 80 % sous la moyenne de 2010 à 2014.
Voilà le portrait complet.
Oui, il y a des hausses ponctuelles. Non, les données ne permettent pas de parler d’un rétablissement.

Rivière aux Rochers : 216 saumons, mais toujours loin des niveaux historiques
RiverNotes présente la saison 2026 comme une « meilleure saison » et parle de « nouvelles encourageantes ».
Le nombre total de saumons est passé de 141 en 2025 à 216 en 2026. Il s’agit d’une augmentation réelle de 53,2 %.
Mais 216 saumons représentent seulement environ 21 % de la moyenne de 2005 à 2009 et 22 % de celle de 2010 à 2014.
Autrement dit, la rivière demeure près de 79 % sous certaines de ses moyennes historiques les plus représentatives.
La composition de la montaison 2026 est également importante :
137 madeleineaux;
79 grands saumons;
216 saumons au total.
Le nombre de madeleineaux s’est amélioré, mais le nombre de grands saumons demeure extrêmement faible. Une augmentation des madeleineaux peut faire remonter le total sans effacer la faiblesse des grands reproducteurs.
Il faut également rappeler qu’en 2023, seulement 20 madeleineaux avaient été comptés. En 2024, il y en avait 53. En 2025, 70. Puis 137 en 2026.
Cette remontée est positive, mais elle ne permet pas encore de conclure que la population est rétablie ou qu’elle suit une trajectoire durable.
Le mot juste serait donc : amélioration partielle dans une population toujours profondément affaiblie.

Rivière du Gouffre : on compare des remises à l’eau, pas des montaisons
La situation de la rivière du Gouffre soulève un problème encore plus important.
RiverNotes rapporte :
108 remises à l’eau en 2024;
73 en 2025;
93 en 2026.
Le texte présente le résultat de 2026 comme étant « plus encourageant ».
Mais encourageant par rapport à quoi?
Une remise à l’eau représente un événement de pêche déclaré. Ce n’est pas automatiquement un saumon différent. Un même poisson peut théoriquement être capturé et remis à l’eau plus d’une fois.
Le nombre de remises à l’eau dépend aussi :
du nombre de jours-pêche;
des conditions d’eau;
du débit;
de la température;
de la présence des pêcheurs au moment où les saumons sont accessibles;
de la concentration des poissons dans certains secteurs;
du taux de déclaration des captures;
de la possibilité de captures répétées.
En 2024, les 108 remises à l’eau ont été enregistrées durant 1 344 jours-pêche. Cela représente environ 0,080 remise à l’eau par jour-pêche.
En 2025, les 73 remises à l’eau ont été enregistrées durant 920 jours-pêche. Cela représente environ 0,079 remise par jour-pêche.
Le taux est pratiquement identique.
La diminution du nombre brut de remises à l’eau entre 2024 et 2025 semble donc suivre en grande partie la diminution de l’effort de pêche.
Pour 2026, RiverNotes ne fournit pas le nombre de jours-pêche. Il est donc impossible de savoir si les 93 remises à l’eau représentent réellement une meilleure présence de saumons ou simplement un effort de pêche différent.
Et surtout, le bilan officiel ne présente pas de série continue de montaisons pour le Gouffre après 2021.
Les dernières montaisons publiées sont ponctuelles :
193 saumons en 2004;
218 en 2005;
193 en 2007;
349 en 2010;
527 en 2019;
au moins 613 en 2020;
475 en 2021.
Après 2021, les remises à l’eau ne peuvent pas remplacer un véritable décompte de population.
La formulation la plus rigoureuse aurait été :
« Davantage de remises à l’eau qu’en 2025, mais sans conclusion possible sur l’évolution de la population totale. »
C’est moins spectaculaire. Mais c’est beaucoup plus exact.

Sainte-Marguerite principale : seulement 76 madeleineaux en quatre ans
Sur la Sainte-Marguerite principale, RiverNotes rapporte 99 saumons en 2026 :
28 madeleineaux;
71 grands saumons.
Le résultat est présenté comme la meilleure montaison des trois dernières années.
C’est exact si on limite la comparaison à 2024, 2025 et 2026.
Mais cette fenêtre commence précisément au cœur de l’effondrement récent.
Voici les nombres de madeleineaux observés depuis 2023 :
2 en 2023;
11 en 2024;
35 en 2025;
28 en 2026.
Cela donne seulement 76 madeleineaux en quatre saisons.
Pour l’ensemble des saumons, les montaisons de 2023 à 2026 totalisent 428 individus :
223 en 2023;
35 en 2024;
71 en 2025;
99 en 2026.
Les 99 saumons de 2026 représentent une amélioration par rapport à 2024 et 2025, mais ils demeurent environ 74 % sous la moyenne de 2015 à 2019.
Il faut également tenir compte d’une limite méthodologique importante : le bilan provincial précise que, depuis 2016, la montaison de la branche principale est estimée à partir de sa relation avec la branche Nord-Est.
Toute comparaison doit donc être accompagnée d’une explication claire de la méthode utilisée.

Sainte-Marguerite Nord-Est : un rebond partiel, pas un rétablissement
La branche Nord-Est compte 90 saumons en 2026 :
34 madeleineaux;
56 grands saumons.
C’est mieux que les 38 saumons de 2024 et les 46 de 2025.
Mais, encore une fois, le choix de la période de comparaison change complètement le portrait.
Les 90 saumons de 2026 représentent :
environ 21 % de la moyenne de 2000 à 2004;
environ 20 % de la moyenne de 2010 à 2014;
environ 32 % de la moyenne de 2015 à 2019;
environ 53 % de la moyenne déjà affaiblie de 2020 à 2025.
Même comparativement à la période récente, qui comprend les effondrements de 2024 et 2025, le résultat de 2026 demeure environ 47 % plus bas.
Le mot juste n’est donc pas « rétablissement ».
Le mot juste est : rebond partiel sur deux années catastrophiques.

Le saumon ne se mesure pas seulement d’une année à l’autre
Il y a une autre question qui devrait nous préoccuper énormément : que deviendront les cohortes produites par les petites montaisons de 2023, 2024, 2025 et 2026?
Le saumon atlantique ne fonctionne pas sur un simple calendrier annuel.
Après la fraie, les œufs passent l’hiver dans le gravier. Les jeunes saumons vivent ensuite généralement plusieurs années en rivière avant de devenir des saumoneaux et de dévaler vers la mer. Ils passent ensuite un ou plusieurs hivers en milieu marin avant de revenir comme adultes.
Les conséquences d’une faible déposition d’œufs en 2023 ne seront donc pas toutes visibles en 2024.
Elles peuvent se manifester plusieurs années plus tard.
C’est là que se trouve le véritable danger.
Certaines montaisons des prochaines années pourront encore être soutenues par de meilleures dépositions d’œufs provenant des années antérieures. Cela pourrait donner l’impression que la situation se stabilise.
Mais les très faibles montaisons enregistrées depuis 2023 risquent de produire des cohortes adultes beaucoup plus petites à la fin des années 2020 ou au début des années 2030.
On ne peut pas prédire avec certitude l’année exacte ni l’ampleur précise de cette baisse.
Mais on en sait assez sur le cycle biologique pour comprendre qu’il faut se préparer avant que le choc apparaisse pleinement dans les montaisons adultes.

Sommes-nous prêts pour ce qui s’en vient?
Avons-nous déjà mis en place :
un protocole thermique uniforme;
des fermetures automatiques lorsque la température et le faible débit deviennent dangereux;
un affichage quotidien de la température, du débit, des montaisons et de l’effort de pêche;
un véritable suivi des recaptures;
des comptages de saumoneaux;
un suivi régulier des tacons;
une publication annuelle de la déposition d’œufs;
des mesures réduisant la pression de pêche lorsque les montaisons deviennent critiques?
Est-ce que les poissons sont constamment gardés dans l’eau?
Est-ce que les photos hors de l’eau sont interdites?
Est-ce que les hameçons sans ardillon, ou dont l’ardillon est complètement écrasé, sont obligatoires?
Est-ce que la durée des combats est réduite au minimum?
Est-ce qu’on ferme préventivement une rivière avant que la chaleur, le faible débit et la manipulation des poissons deviennent une combinaison mortelle?
Voilà les questions qu’une organisation de conservation devrait placer au centre de son message.
Pas seulement : avons-nous remis quelques saumons de plus à l’eau que l’année dernière?
Les mots influencent les comportements
Lorsqu’une organisation aussi reconnue que l’Atlantic Salmon Federation décrit une saison comme « encourageante », le public retient que la situation va mieux.
Le sentiment d’urgence diminue.
Certains pêcheurs peuvent croire que la rivière peut supporter davantage de pression. Les gestionnaires peuvent ressentir moins de pression pour imposer des mesures difficiles. Les décideurs peuvent conclure que les actions déjà en place sont suffisantes.
C’est pour cette raison que les mots ont un poids.
Je ne critique pas le fait de publier une augmentation réelle.
Je critique le fait de choisir les pires années de la série comme principale référence.
À force de comparer le pire au presque pire, on finit par rendre acceptable une situation qui ne l’est pas.
Une augmentation annuelle doit être présentée pour ce qu’elle est : une augmentation annuelle.
Un rétablissement exige beaucoup plus :
une tendance positive sur plusieurs années;
une montaison se rapprochant des références historiques;
une bonne représentation des grands saumons;
une déposition d’œufs suffisante;
une production adéquate de tacons et de saumoneaux;
une population assez abondante et assez diversifiée pour résister aux mauvaises années.
Nous sommes encore loin de pouvoir démontrer tout cela sur les trois rivières étudiées.
Conclusion : notre responsabilité est envers le saumon
La Fédération du saumon atlantique n’est pas une agence de promotion des saisons de pêche.
Elle est une organisation de conservation.
Sa responsabilité n’est pas de mesurer son discours selon ce que les pêcheurs souhaitent entendre. Elle doit le mesurer selon ce dont le saumon a besoin pour survivre.
Le pêcheur peut souhaiter une meilleure saison.
La Fédération, elle, doit défendre la prochaine génération de saumons.
Oui, soulignons chaque saumon supplémentaire.
Mais montrons également tout le chemin perdu.
Montrons les moyennes historiques. Montrons les grands saumons et les madeleineaux.
Montrons l’effort de pêche. Montrons les températures, les débits, les dépositions d’œufs et les comptages de saumoneaux.
Puis expliquons clairement ce que nous sommes prêts à faire pour protéger ceux qui restent.
Notre responsabilité n’est pas de rendre la saison encourageante.
Notre responsabilité est de donner au saumon toutes les chances possibles de survivre.
Chaque reproducteur doit atteindre la fraie.
Chaque mot public doit refléter cette urgence.
Parce qu’au rythme où certaines rivières déclinent, les jours sont comptés — et le saumon, lui, ne peut pas attendre que notre vocabulaire rattrape la réalité.

Sources
[1] Gouvernement du Québec, ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Bilan de l’exploitation du saumon au Québec en 2025, avril 2026. Tableaux du Gouffre, pages 132-133; Sainte-Marguerite principale, pages 142-143; Sainte-Marguerite Nord-Est, pages 144-145; rivière aux Rochers, pages 164-165.https://bibliotheque.cecile-rouleau.gouv.qc.ca/documents/archives/pgq/L6G48_B54/L6G48_B54_2025.pdf
[2] Atlantic Salmon Federation. RiverNotes — September 3, 2026, section consacrée à la rivière aux Rochers.https://www.asf.ca/rivernotes-september-03-2026/
[3] Atlantic Salmon Federation. RiverNotes — September 10, 2026, section consacrée à la rivière du Gouffre.https://www.asf.ca/rivernotes-september-10-2026/
[4] Atlantic Salmon Federation. RiverNotes — September 17, 2026, section consacrée à la rivière Sainte-Marguerite.https://www.asf.ca/rivernotes-september-17-2026/
[5] Gouvernement du Québec. Modifications réglementaires — Région du Saguenay–Lac-Saint-Jean — Pêche au saumon atlantique, 12 juillet 2024.https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/modifications-reglementaires-region-du-saguenay-lac-saint-jean-peche-au-saumon-atlantique-reduction-du-contingent-quotidien-de-saumons-remis-a-leau-et-de-petits-saumons-pris-et-gardes-pour-la-saison-2024-57429
[6] Gouvernement du Québec. Plan de gestion du saumon atlantique.https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/faune/gestion-faune-habitats-fauniques/gestion-especes-fauniques/plans-gestion/saumon-atlantique
[7] Atlantic Salmon Federation. About Atlantic Salmon — cycle biologique du saumon atlantique.https://www.asf.ca/about-atlantic-salmon/
























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