Saumon Atlantique en Péril : Quand les Prélèvements d’Aujourd’hui Effacent les Droits de Demain
Pêche de subsistance, pêche récréative et saumon atlantique : il faut avoir le courage d’en parler
Parler de pêche de subsistance, de pêche récréative et de droits ancestraux au Canada, ce n’est pas simple. C’est un sujet délicat. Il y a de l’histoire là-dedans. Il y a des droits, des traditions, des blessures, des réalités sociales et culturelles qu’on ne peut pas balayer du revers de la main.

Mais il y a aussi une autre réalité qu’on ne peut plus éviter : le saumon atlantique est en train de disparaître de plusieurs de nos rivières.
Et quand une espèce décline comme ça, le silence ne protège personne. Il ne protège pas les pêcheurs. Il ne protège pas les communautés. Et surtout, il ne protège pas le saumon. On peut respecter les droits ancestraux et les droits issus de traités sans fermer les yeux sur l’état de la ressource. On peut respecter les communautés autochtones sans refuser de parler des prélèvements. On peut aussi demander des efforts à la pêche récréative sans faire semblant qu’elle est la seule responsable du problème.
La conservation commence quand on est capable de tout regarder en face.
Le saumon atlantique ne baisse pas à cause d’un seul facteur. Il y a l’océan, les changements climatiques, l’eau chaude, les habitats abîmés, les prédateurs, le manque de poisson-fourrage, les barrages, les captures accidentelles et les prélèvements directs.

Mais justement, parce que le saumon est frappé de tous les côtés, chaque mortalité devient plus importante. Quand il y a beaucoup de saumons, une rivière peut encaisser une certaine pression. Mais quand les retours sont faibles, chaque saumon qu’on retire de la rivière compte. Un saumon mort ne fraie pas. Une femelle qui ne revient pas au gravier ne déposera pas ses œufs. C’est aussi simple que ça.

Les données scientifiques récentes montrent que la situation est sérieuse. Le rapport ICES/WGNAS 2026 indique que les retours de saumons 2SW vierges en Amérique du Nord, donc les grands saumons qui reviennent après deux hivers en mer, étaient en 2025 les plus faibles de la série historique de 56 ans. Ce n’est pas une petite alerte. C’est un signal majeur. [1]

Pendant ce temps, on continue souvent de parler du Groenland comme si la grande pression venait surtout de l’extérieur. Oui, le Groenland doit faire partie de la discussion. Oui, cette pêche a un impact. Mais si on veut être honnête, il faut aussi regarder ce qui se passe ici, au Canada.
En 2025, les données présentées à la NASCO indiquent que les captures retenues au Canada étaient de 81,1 tonnes, tandis que Saint-Pierre-et-Miquelon était à 1,5 tonne. Du côté du Groenland, ICES indique que la capture déclarée totale en 2025 était de 29,9 tonnes, soit 28,9 tonnes à l’ouest du Groenland et 1,0 tonne à l’est. [2][3]

Quand on regroupe les données de 2014 à 2025 à partir des rapports ICES/WGNAS, des statistiques NASCO et des bilans gouvernementaux, le portrait est clair. La récolte autochtone/FSC au Canada représente environ 719,9 tonnes. La pêche récréative conservée au Canada représente environ 602,0 tonnes. La récolte déclarée du Groenland représente environ 370,9 tonnes.
Donc, de 2014 à 2025, la récolte combinée autochtone/FSC et récréative conservée au Canada représente environ 1 321,9 tonnes. C’est environ 3,56 fois la récolte déclarée du Groenland sur la même période.
Ce n’est pas dit pour pointer du doigt. Ce n’est pas dit pour blâmer un groupe. C’est dit parce que les chiffres parlent. Et si on veut vraiment protéger le saumon, il faut être capable d’écouter ce que les chiffres disent.
Même en 2025, une année où la pêche récréative conservée a beaucoup diminué, le portrait demeure frappant. Les données utilisées indiquent 51,8 tonnes pour la récolte autochtone/FSC au Canada, 28,1 tonnes pour la pêche récréative conservée au Canada et 29,9 tonnes pour le Groenland déclaré.
Ensemble, la récolte autochtone/FSC et la pêche récréative conservée au Canada représentent donc 79,9 tonnes en 2025. C’est environ 2,67 fois la récolte déclarée du Groenland cette même année.
Au Québec, le constat est encore plus dur à accepter. Les données historiques du bilan québécois montrent que les prises totales atteignaient 51 299 saumons en 1988. En 2025, elles tombent à 4 617 saumons. C’est une baisse d’environ 91 %. On peut tourner ça dans tous les sens, mais une baisse de 91 %, ce n’est pas une petite variation. Ce n’est pas juste une mauvaise année. C’est un signal d’alarme.
La pêche commerciale au saumon a été éliminée au Québec depuis plusieurs décennies. La pêche récréative a été restreinte. La remise à l’eau est devenue beaucoup plus présente. Plusieurs rivières ont vu les règles se resserrer. Pourtant, le saumon continue de reculer.
En 2025, au Québec, la pêche sportive conservée représente 902 saumons. De son côté, la récolte ARS/FSC représente 3 715 saumons. Cela veut dire que la récolte ARS/FSC représente environ 4,1 fois la récolte sportive conservée au Québec en 2025. [4]
Encore une fois, il ne faut pas tout mélanger. La pêche de subsistance et la pêche récréative ne sont pas la même chose sur le plan culturel, social ou juridique. Les réalités ne sont pas les mêmes. Les droits ne sont pas les mêmes. Mais biologiquement, le résultat est le même : un saumon prélevé ne fraiera pas.
C’est ici que les droits ancestraux et le jugement Marshall 2 deviennent importants. Les droits autochtones et les droits issus de traités sont protégés par l’article 35 de la Constitution canadienne. Ces droits sont réels. Ils sont importants. Ils doivent être respectés. La pêche à des fins alimentaires, sociales et rituelles, souvent appelée FSC ou ARS, est un droit collectif protégé. Le MPO précise que ce n’est pas un droit individuel, et que les poissons capturés dans ce cadre servent aux besoins alimentaires, sociaux ou rituels de la communauté. Le MPO indique aussi que cette pêche ne donne pas l’occasion de vendre les captures. [5]
Au Québec, le MPO rappelle aussi une phrase très importante : le droit de pêche alimentaire, sociale et rituelle a priorité après la conservation sur les autres utilisateurs de la ressource. C’est là que se trouve le cœur du débat. Après la conservation. Pas avant. [6]
L’arrêt Marshall 1, en 1999, a reconnu à certaines Premières Nations, notamment les Mi’kmaq, Wolastoqey/Malécites et Peskotomuhkatiyik, un droit issu des traités de paix et d’amitié de 1760-1761 de pêcher, chasser et cueillir pour assurer une subsistance convenable, souvent appelée moderate livelihood. [7]
Mais Marshall 2 est venu préciser quelque chose de très important : ce droit n’est pas sans limite. La Cour suprême du Canada a confirmé que les droits ancestraux et les droits issus de traités peuvent être réglementés, si cette réglementation est justifiée, notamment pour des raisons de conservation. [8]
C’est un point majeur. Marshall 2 ne dit pas que les droits disparaissent. Il ne nie pas les droits. Il ne dit pas que ces droits ne sont pas importants. Il dit plutôt qu’un droit peut être encadré quand la conservation l’exige. Et dans le cas du saumon atlantique, c’est exactement la question qu’il faut poser.
À partir de quel moment est-ce qu’on arrête de parler seulement de droits, de traditions, de loisirs ou d’habitudes, pour parler d’abord de la survie du saumon?
Le même principe se retrouve dans l’arrêt Sparrow. Cette décision est fondamentale parce qu’elle reconnaît les droits ancestraux, mais confirme aussi que l’État peut réglementer la pêche lorsqu’il y a une justification, et que la conservation est au cœur de cette analyse. [9]
Donc, la logique est simple : avant de partager le saumon, il faut d’abord s’assurer qu’il reste assez de saumons pour que l’espèce continue.
C’est là que la vraie question arrive : où se situe le saumon dans tout ça?
Est-ce que le saumon est seulement une ressource à partager?
Est-ce qu’il est seulement un droit à exercer?
Est-ce qu’il est seulement un loisir?
Est-ce qu’il est seulement une tradition?
Ou est-ce qu’il est d’abord une espèce vivante qui doit survivre?
Parce que sans saumon, il n’y a plus rien à partager.
Sans saumon, il n’y a plus de pêche de subsistance.
Sans saumon, il n’y a plus de pêche récréative.
Sans saumon, il n’y a plus de tradition vivante.
Sans saumon, il ne reste que des souvenirs et des droits théoriques sur une ressource disparue.
Il n’existe pas de clause magique qui garantit la survie du saumon. Aucun jugement, aucune loi, aucun traité ne peut garantir biologiquement qu’une espèce va survivre si les montaisons s’effondrent, si l’eau se réchauffe, si les habitats se dégradent et si les prélèvements dépassent ce que la rivière peut supporter. Ce qui existe, par contre, c’est un principe de base : la conservation doit passer avant l’allocation.
Avant de décider qui peut prendre du saumon, il faut d’abord décider combien de saumons doivent rester dans la rivière pour frayer. Avant de parler de partage, il faut parler de survie. Avant de parler de droits, il faut parler de seuils de conservation. C’est pour cette raison que la conservation ne peut pas être sélective.
On ne peut pas demander à la pêche récréative de réduire ses captures, d’accepter la remise à l’eau obligatoire, de fermer des secteurs, de respecter des protocoles d’eau chaude et de subir toute la pression sociale, tout en refusant de regarder les autres prélèvements avec le même sérieux.
Mais on ne peut pas non plus faire comme si les droits ancestraux étaient un simple loisir. Ce n’est pas le cas.
Le problème, c’est quand on refuse d’avoir la vraie discussion.
Parler des prélèvements FSC ou ARS, ce n’est pas être contre les Autochtones.
Parler de la pêche récréative, ce n’est pas être contre les pêcheurs sportifs.
Parler du Groenland, ce n’est pas chercher un bouc émissaire.
Parler de tous les prélèvements, c’est simplement accepter que le saumon, lui, ne fait pas de politique.
Le saumon ne sait pas si la mortalité vient d’une pêche de subsistance, d’une pêche récréative, d’une pêche au Groenland, d’une capture accidentelle ou d’une mauvaise gestion. Mort, il ne fraie pas.
Le rythme actuel est infernal. On ferme des rivières. On réduit des quotas. On attend les bilans. On commente les mauvaises montaisons. On espère que l’océan fera mieux l’an prochain. On parle de prudence, de consultation, de juridiction et de complexité. Pendant ce temps, le saumon continue de baisser. Si on n’arrête pas ce rythme, certaines rivières vont devenir des rivières à saumon seulement de nom. Les faibles montaisons vont devenir la nouvelle normale. Les fermetures temporaires vont devenir permanentes. Les jeunes pêcheurs ne connaîtront jamais ce que les générations précédentes ont connu. Les communautés vont perdre une partie de leur identité.
Et les droits eux-mêmes deviendront de plus en plus difficiles à exercer, non pas parce qu’ils auront été niés, mais parce que le saumon ne sera plus là.
C’est ça, le vrai danger.
Un droit sans ressource devient un symbole vide. C’est pour ça que Marshall 2 devrait nous rappeler une chose simple : reconnaître un droit ne veut pas dire ignorer les limites de la ressource. Encadrer un prélèvement pour protéger une espèce en déclin n’est pas une attaque contre un droit. C’est parfois la seule façon de préserver la possibilité de l’exercer dans l’avenir.
Le Canada doit donc avoir le courage de bâtir un cadre clair, juste et transparent.
Les données doivent être publiques.
Les prélèvements doivent être connus.
Les mortalités doivent être comptabilisées.
Les seuils de conservation doivent être respectés.
Les fermetures doivent s’appliquer quand une rivière ne peut plus supporter de pertes.
Et tous les groupes doivent être appelés à faire leur part lorsque l’état du saumon l’exige. Il faut aussi arrêter de gérer le saumon comme si chaque dossier était séparé. Le Groenland, la pêche autochtone, la pêche récréative, les prises accidentelles, les conditions marines, les prédateurs, les refuges thermiques, les habitats et les températures d’eau font tous partie du même problème.
Mais les prélèvements directs sont parmi les rares choses qu’on peut contrôler rapidement.
On ne contrôle pas l’océan demain matin.
On ne refroidit pas une rivière en claquant des doigts.
Mais on peut décider combien de saumons on laisse monter, frayer et produire la prochaine génération.
La question n’est pas de savoir quel groupe doit porter le blâme. La question est de savoir si nous sommes capables d’agir avant qu’il soit trop tard.
Respecter les droits ancestraux et issus de traités, oui.
Respecter l’importance de la pêche récréative, oui.
Reconnaître la valeur culturelle du saumon pour plusieurs communautés, oui.
Mais au-dessus de tout cela, il faut placer une vérité simple : le saumon doit d’abord survivre.
Parce qu’une rivière sans saumon devient une mémoire.
Parce qu’un droit sans ressource devient un symbole vide.
Parce qu’une conservation qui choisit ses angles morts n’est pas une vraie conservation.
Parler franchement de pêche de subsistance, de pêche récréative, de Marshall 2 et du déclin du saumon n’est pas diviser. C’est refuser de continuer à gérer la disparition avec des demi-vérités.
C’est accepter que le respect des droits et la survie de l’espèce doivent être pensés ensemble.
Et c’est peut-être la première étape pour changer les choses avant que le saumon atlantique ne devienne, lui aussi, une histoire qu’on raconte au passé.
Sources et références
[1] ICES — Working Group on North Atlantic Salmon, WGNAS 2026 Report. Rapport scientifique principal sur l’état des stocks de saumon atlantique dans l’Atlantique Nord. Le résumé indique que les retours de saumons 2SW vierges en Amérique du Nord en 2025 étaient les plus faibles de la série historique de 56 ans. (ICES Library)
[2] NASCO — CNL(26)43, Presentation of ICES Advice on North Atlantic Salmon Stocks to Council, 2026. Présentation utilisée pour les données 2025 de captures retenues en Amérique du Nord, notamment Canada 81,1 t et Saint-Pierre-et-Miquelon 1,5 t. (Nasco)
[3] ICES — Atlantic salmon in the West Greenland Commission Area, 2026. Source utilisée pour la capture déclarée du Groenland en 2025 : 28,9 t à l’ouest du Groenland et 1,0 t à l’est, pour un total déclaré de 29,9 t. (ICES Library)
[4] Gouvernement du Québec / MELCCFP — Plan de gestion du saumon atlantique et Bilan de l’exploitation du saumon au Québec, saison 2025. Source officielle utilisée pour les données québécoises 2025 : captures sportives conservées, remises à l’eau, jours-pêche, récolte ARS/FSC, prises totales et historique annuel. La page du gouvernement du Québec renvoie au bilan 2025 et indique que la pêche au saumon est encadrée selon les réalités propres à chaque rivière et selon la situation du saumon dans le nord de l’Atlantique. (Gouvernement du Québec)
[5] MPO — Food, social and ceremonial fisheries. Le MPO indique que le droit de pêcher à des fins alimentaires, sociales et rituelles est protégé par l’article 35 de la Constitution, qu’il s’agit d’un droit collectif et que la pêche FSC ne donne pas l’occasion de vendre les prises. (Pêches et Océans Canada)
[6] MPO — Indigenous Fisheries in Quebec. Le MPO précise que les poissons capturés pour des fins alimentaires, sociales et rituelles ne peuvent pas être vendus, troqués ou échangés, et que ce droit prend priorité, après la conservation, sur les autres utilisateurs de la ressource. (Pêches et Océans Canada)
[7] Cour suprême du Canada — R. c. Marshall, 1999. Décision reconnaissant le droit issu des traités de paix et d’amitié de pêcher, chasser et cueillir pour obtenir les nécessités d’une subsistance convenable. (SCC Decisions)
[8] Cour suprême du Canada — R. c. Marshall 2, 1999. Décision clarifiant que les droits autochtones et issus de traités peuvent être soumis à une réglementation justifiée, notamment pour la conservation. (SCC Decisions)
[9] Cour suprême du Canada — R. c. Sparrow, 1990. Décision fondamentale sur les droits ancestraux protégés par l’article 35 et sur le cadre de justification, incluant la place centrale de la conservation dans l’analyse. (SCC Decisions)
Note méthodologique. Les cumuls et ratios utilisés dans cet éditorial ont été calculés à partir de données officielles provenant d’ICES/WGNAS, de la NASCO, du MPO et du Gouvernement du Québec. Les tableaux de travail servent seulement à regrouper, harmoniser et comparer les données. Les sources originales demeurent les rapports et documents officiels cités ci-dessus.
Note de prudence. Ce texte est un éditorial de conservation et d’analyse citoyenne. Il ne constitue pas un avis juridique. Toute publication officielle touchant directement les droits ancestraux, les droits issus de traités ou l’application de Marshall 2 devrait être relue par une personne compétente en droit autochtone et en droit des pêches.
























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