Protéger le saumon ou remplir les rivières?
- Jocelyn LeBlanc
- il y a 2 jours
- 7 min de lecture
13 620 permis, 49 458 jours-pêche et 13 133 saumons comptés : où se trouve la limite?
Éditorial sur la pression de pêche au saumon au Québec en 2025
Le bilan 2025 du saumon atlantique au Québec impose une réflexion qui dépasse largement la simple question du succès de pêche. Il nous oblige à nous demander si notre manière de fréquenter, d’exploiter et de promouvoir les rivières à saumon demeure adaptée à l’état actuel de la ressource.

Pour la saison 2025-2026, 13 620 permis de pêche au saumon ont été vendus au Québec : 11 486 à des résidents et 2 134 à des non-résidents. Ces ventes comprennent les permis annuels, les permis de trois jours et les permis avec remise à l’eau obligatoire. Les données sont indiquées comme préliminaires. [1]
Pendant la saison 2025, la fréquentation des rivières s’est élevée à 49 458 jours-pêche. Parallèlement, 13 133 saumons adultes ont été observés en montaison dans les 34 rivières où un dénombrement a été effectué. [2]
Ces chiffres ne peuvent pas être comparés comme s’ils représentaient exactement les mêmes personnes, les mêmes poissons et les mêmes rivières. Pourtant, leur rapprochement soulève une question légitime :
Quelle pression une population de saumons en déclin peut-elle encore supporter?
Les principaux résultats de 2025
Indicateur | Résultat | Précision |
Permis vendus | 13 620 | Permis, et non nécessairement pêcheurs uniques |
Permis vendus aux résidents | 11 486 | Toutes catégories de permis au saumon |
Permis vendus aux non-résidents | 2 134 | Toutes catégories de permis au saumon |
Fréquentation | 49 458 jours-pêche | Journées ou parties de journée de pêche |
Saumons adultes observés | 13 133 | Dénombrements dans 34 rivières |
Captures déclarées | 10 918 | Poissons conservés et remis à l’eau |
Remises à l’eau déclarées | 10 016 | Nombre minimal, car la déclaration n’est pas obligatoire |
Saumons conservés | 902 | 902 saumons déclaré |
Proportion remise à l’eau | 92 % | Part des captures déclarées |
Baisse des montaisons | 45 % | Par rapport à la moyenne des cinq années précédentes |
Un contraste difficile à ignorer
Au premier regard, le contraste est saisissant : 13 620 permis vendus contre 13 133 saumons comptés.
Il serait cependant incorrect d’affirmer qu’il y avait davantage de pêcheurs que de saumons dans l’ensemble du Québec.
Premièrement, un permis ne représente pas nécessairement une personne différente. Certains permis peuvent être combinés, et une même personne peut acheter plus d’un permis pendant la saison. [3]
Deuxièmement, les 13 133 saumons ont été comptés dans seulement 34 rivières, alors que le Québec compte 114 cours d’eau officiellement désignés comme rivières à saumon. Ce dénombrement ne représente donc pas tous les saumons revenus dans la province. [2]
Troisièmement, les 10 918 captures déclarées ne correspondent pas nécessairement à 10 918 poissons différents. Un même saumon peut être capturé, remis à l’eau, puis repris une seconde fois.

Ces précisions empêchent toute comparaison simpliste. Elles ne font toutefois pas disparaître le problème : une pression de pêche importante demeure exercée au moment où les retours de saumons chutent fortement.
Près de 50 000 jours de présence sur les rivières
Le nombre de permis donne une indication de la popularité de la pêche. Le nombre de jours-pêche décrit mieux la pression exercée sur les rivières.
En 2025, 49 458 jours-pêche ont été enregistrés. Cela représente environ 3,6 jours-pêche par permis vendu, même si cette moyenne ne tient pas compte des permis multiples ni des personnes qui ont acheté un permis sans l’utiliser.
Chaque journée ne mène évidemment pas à une capture. Plusieurs pêcheurs terminent leur saison sans prendre un seul saumon. Malgré cela, près de 50 000 jours de pêche représentent des milliers d’heures passées à lancer des mouches dans les fosses où les saumons se reposent avant leur reproduction.
À l’échelle du Québec, cette pression peut sembler répartie. À l’échelle d’une petite rivière où seulement quelques dizaines ou quelques centaines de poissons reviennent, elle peut devenir considérable.
La remise à l’eau n’élimine pas tous les impacts
La remise à l’eau est une mesure de conservation importante. En 2025, 10 016 des 10 918 captures déclarées ont été remises à l’eau, soit 92 %. Seulement 902 saumons ont été conservés. [2]

Un saumon correctement remis à l’eau peut poursuivre sa migration et atteindre les frayères. Cependant, une remise à l’eau n’est jamais totalement sans conséquence.
Depuis 2015, le ministère applique un taux estimé de mortalité de 7 % aux saumons remis à l’eau dans ses calculs de gestion. Cette mesure permet d’éviter de surestimer le nombre de reproducteurs encore présents dans les rivières. [2]
Appliqué théoriquement aux 10 016 remises à l’eau déclarées en 2025, ce taux représenterait environ :
701 mortalités potentielles.
Ce chiffre ne correspond pas à 701 poissons retrouvés morts. Il s’agit d’une estimation théorique fondée sur le taux utilisé par le ministère.
À cela peuvent s’ajouter l’épuisement causé par le combat, les blessures, les manipulations, le temps passé hors de l’eau, les captures répétées et les effets aggravants d’une eau trop chaude.
Le bilan précise également que la déclaration des remises à l’eau n’est pas obligatoire. Le nombre de 10 016 constitue donc un minimum. [2]
La chute des grands saumons
La diminution de 68 % des rédibermarins est probablement le résultat le plus préoccupant du bilan 2025.
Les rédibermarins sont des saumons ayant passé plus d’un hiver en mer. Ils sont généralement plus gros et comprennent une proportion plus élevée de femelles que les madeleineaux. Leur contribution à la reproduction est donc particulièrement importante. [2]

Une baisse des grands saumons ne représente pas seulement une diminution du nombre de poissons recherchés par les pêcheurs. Elle signifie aussi une diminution possible du nombre d’œufs déposés et du potentiel de renouvellement des populations.
Lorsque les grandes femelles deviennent rares, chaque poisson qui atteint les frayères prend une valeur biologique encore plus grande.
La question ne devrait donc pas seulement être de savoir si un grand saumon peut survivre après une capture. Il faut aussi se demander si certaines populations devraient être davantage laissées tranquilles.
Une contradiction dans notre approche
La pêche au saumon possède une réelle valeur culturelle, sociale et économique. Elle soutient des guides, des pourvoiries, des gestionnaires de rivières, des commerces et plusieurs communautés régionales.

Les pêcheurs sont aussi souvent parmi les défenseurs les plus engagés des rivières et de l’habitat du saumon.
Il serait donc injuste de les présenter comme l’unique cause du déclin. Le saumon subit de nombreuses pressions : changements climatiques, réchauffement de l’eau, faibles débits, conditions marines, perte d’habitat, prédation et autres activités humaines.
La pêche sportive demeure toutefois l’une des pressions que le Québec peut réglementer immédiatement.
Pendant que les montaisons baissent, des organismes continuent d’organiser du mentorat, des ateliers et des activités de promotion pour attirer de nouveaux pêcheurs.

Former de nouveaux adeptes n’est pas mauvais en soi. Une personne bien formée peut devenir un meilleur défenseur du saumon et adopter de bonnes pratiques.
Mais une contradiction demeure :
Peut-on continuer à recruter toujours plus de pêcheurs sans d’abord déterminer combien de pression les rivières peuvent réellement supporter?
On ne peut pas annoncer que la situation du saumon est inquiétante tout en développant constamment la clientèle comme si la ressource était encore abondante.
Gérer l’effort de pêche, pas seulement la récolte
Pendant longtemps, la gestion s’est surtout concentrée sur le nombre de saumons pouvant être conservés.
Lorsque les populations ont diminué, la remise à l’eau est devenue la principale solution. Mais remplacer la récolte par la remise à l’eau ne règle pas nécessairement tout si le nombre de captures et la pression de pêche demeurent élevés.
Une stratégie plus complète pourrait comprendre :
des limites saisonnières de remises à l’eau par pêcheur;
un contingentement du nombre de jours-pêche sur certaines rivières;
des fermetures automatiques lorsque l’eau atteint une température critique;
des fosses ou des secteurs refuges interdits à la pêche;
une réduction de la promotion des rivières en situation critique;
une gestion adaptée à chaque population;
une déclaration obligatoire des captures et des remises à l’eau;
un meilleur calcul du nombre réel de pêcheurs uniques.
L’objectif ne serait pas nécessairement de mettre fin à la pêche. Il serait de faire évoluer la pêche au même rythme que la ressource.
Changer notre définition du succès
Le succès d’une saison ne devrait plus seulement être mesuré par le nombre de captures, le succès par jour-pêche ou la satisfaction des pêcheurs.
Une bonne saison devrait aussi être une saison où :
davantage de saumons atteignent les frayères;
les grandes femelles sont protégées;
les captures répétées sont réduites;
les fermetures liées à la température sont rapides;
les populations faibles commencent à se rétablir.
La meilleure saison de pêche n’est peut-être plus celle où le plus grand nombre de saumons est capturé.
Ce pourrait être celle où le plus grand nombre de saumons est laissé tranquille.
Conclusion
Les chiffres de 2025 ne permettent pas d’affirmer directement qu’il existe un pêcheur pour chaque saumon. Les permis ne représentent pas nécessairement des individus uniques, le dénombrement concerne seulement 34 rivières et un même saumon peut être capturé plusieurs fois.
Mais le contraste demeure préoccupant :
13 620 permis vendus;
49 458 jours-pêche;
10 918 captures déclarées;
13 133 saumons comptés dans les rivières suivies;
une baisse de 45 % des montaisons;
une baisse de 68 % des rédibermarins.
La question n’est donc plus uniquement :
Combien de saumons pouvons-nous encore pêcher?
Elle devrait maintenant devenir :
Combien de saumons devons-nous absolument laisser tranquilles pour assurer leur avenir?
Et surtout :
Avec si peu de saumons, y a-t-il encore de la place pour toujours plus de pêcheurs?
Sources
[1] Gouvernement du Québec — Ventes des permis de pêche.Données préliminaires 2025-2026 : permis annuels, permis de trois jours et permis avec remise à l’eau obligatoire, ventilés entre résidents et non-résidents.
[2] Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.Exploitation du saumon au Québec — Bilan 2025. Données sur les montaisons, les captures, les remises à l’eau, les jours-pêche, les variations quinquennales et le taux de mortalité utilisé pour les poissons remis à l’eau.
[3] Gouvernement du Québec — Se procurer un permis de pêche sportive.Description des catégories de permis, des différences entre résidents et non-résidents et des règles concernant l’utilisation et la combinaison des permis.
























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