Saumon atlantique : ce que RiverNotes (ASF-FSA) dit… et surtout ce qu’il ne dit pas
- Jocelyn LeBlanc
- 17 août
- 16 min de lecture

Avant le premier lancer
Analyse du RiverNotes de l’Atlantic Salmon Federation du 13 août 2026, avec contexte scientifique et données officielles du Québec.
Une bonne nouvelle locale est une bonne nouvelle. Elle ne devient pas automatiquement une preuve de rétablissement provincial.
L’ASF met correctement la chaleur au centre du débat. Mais son propre texte révèle aussi le cœur du problème québécois : seulement 4 rivières disposent d’un mécanisme réglementaire provincial formel, pendant que les 110 autres reposent sur des moyens locaux [1].

Préface
Cette analyse ne cherche pas à attaquer l’Atlantic Salmon Federation (ASF), ni à minimiser les bonnes nouvelles de 2026. Au contraire : plusieurs éléments du RiverNotes du 13 août sont utiles, responsables et méritent d’être soulignés. L’ASF parle ouvertement de température, finance des thermographes, travaille à uniformiser la calibration des instruments, appuie les gestionnaires locaux et met en valeur des travaux de cartographie thermique ailleurs dans l’aire de répartition du saumon [1].
Mais lorsqu’un texte de conservation met en avant des améliorations de montaison sur quelques grandes rivières tout en décrivant un protocole de chaleur qui ne couvre formellement que quatre rivières au Québec, il faut regarder les deux messages ensemble. Le but ici est donc de distinguer ce que le RiverNotes démontre réellement, ce qu’il suggère, ce qu’il laisse sans réponse, et ce qui devrait logiquement suivre si l’on veut passer de la collecte de données à une véritable gestion du risque thermique.
Résumé exécutif
ASF affirme que 2026 constitue jusqu’ici une amélioration importante par rapport aux deux années précédentes, tout en consacrant sa section Québec à la chaleur, aux thermographes et à des signaux positifs sur la Matapédia et la Grande Cascapédia [1].
Le RiverNotes confirme que seulement quatre rivières québécoises sont formellement couvertes par le protocole de chaleur du MELCCFP et que les 110 autres reposent sur des moyens locaux [1].
Le seuil réglementaire québécois de fermeture se situe au-dessus de 22 °C le matin lorsque les conditions risquent de se prolonger; le gouvernement précise que les températures élevées réduisent la survie des saumons remis à l’eau [2].
La littérature scientifique ne permet pas de présenter 22 °C comme le point où le risque commence. Une synthèse canadienne de 2020 trouve des mortalités de remise à l’eau de 7 à 33 % entre 18 et 20 °C (moyenne 16 %) et de 14 à 61 % entre 20 et 25 °C (moyenne 35 %), avec une forte variabilité entre études [5].
Le Bilan 2025 du MELCCFP constitue un rappel essentiel du contexte : -45 % pour la montaison totale et -68 % pour les rédibermarins par rapport à la moyenne quinquennale des mêmes 32 rivières, malgré +10 % chez les madeleineaux [3].
Conclusion : les thermographes et les refuges thermiques sont nécessaires, mais la donnée n’est pas une mesure de conservation tant qu’elle n’est pas reliée à des déclencheurs, des fermetures temporaires, des critères de réouverture et une communication cohérente à l’échelle provinciale.
Verdict : le RiverNotes pose le bon diagnostic - la chaleur est l’éléphant dans la pièce - mais il reste trop prudent sur la question décisive : qu’est-ce qu’on fait, concrètement et uniformément, lorsque les données montrent que le risque augmente?
1. Ce que le RiverNotes dit réellement
La section Québec est signée par Caroline Côté, directrice de programme au Québec. Elle commence par identifier la température comme « l’éléphant dans la pièce » et rappelle que quatre rivières - Malbaie, à Mars, Petit-Saguenay et Saint-Jean (Saguenay) - sont formellement couvertes par le protocole de chaleur du MELCCFP. Le mécanisme décrit prévoit une fermeture temporaire d’au moins 72 heures lorsque l’eau atteint 22 °C le matin et que les prévisions demeurent défavorables [1].
Le texte ajoute ensuite que les 110 autres rivières à saumon du Québec « se gouvernent avec leurs moyens locaux ». L’ASF décrit son appui à la Société de gestion des rivières de Gaspé et à Sipuminu pour l’acquisition de thermographes, ainsi que son travail de partage d’un protocole en français visant la calibration et la comparabilité des données [1].
Enfin, le RiverNotes met en avant des résultats encourageants : 1 751 grands saumons comptés sur la Matapédia au 30 juillet, soit +62 % par rapport à 2025 et +12 % par rapport à la moyenne 2019-2024 à la même date. Sur la Grande Cascapédia, juin compte 408 saumons (+31 %) et juillet 350 saumons, déjà au-dessus de juillet 2025 [1].

Ces comparaisons sont intéressantes parce que, pour la Matapédia, ASF compare des dates équivalentes. Elles soutiennent un signal positif local. Elles ne suffisent toutefois pas à décrire l’état de l’ensemble des populations québécoises.
2. Ce qui est solide et utile dans le message d’ASF
Il y a plusieurs éléments à saluer dans ce RiverNotes. D’abord, ASF ne nie pas l’enjeu thermique. Elle le place explicitement au centre de sa section Québec. Ensuite, l’investissement dans des thermographes et dans la qualité des données est pertinent : sans séries comparables, il devient difficile de distinguer un épisode ponctuel d’un changement durable du régime thermique.
Le travail sur la calibration est particulièrement important. Des instruments mal calibrés, mal positionnés ou exploités avec des méthodes différentes peuvent rendre les comparaisons hasardeuses. L’idée de renforcer la capacité locale et de permettre aux gestionnaires de comprendre leur propre rivière est donc défendable et constructive [1].
ASF a également raison de parler de refuges thermiques. Dans sa section Recherche et environnement, l’organisation décrit un important travail d’imagerie thermique sur la Margaree en Nouvelle-Écosse, avec l’objectif explicite de transformer la cartographie thermique en décisions de protection, en priorités de restauration et en mesures d’atténuation [1]. Des travaux scientifiques menés au Canada montrent d’ailleurs que les refuges thermiques sont dynamiques et que leur disponibilité varie selon les conditions hydrologiques et le type de refuge [7].
Là où le RiverNotes devient particulièrement intéressant, c’est qu’il fournit lui- même la logique à suivre : acquisition -> compréhension -> action. La question est donc de savoir si cette chaîne existe vraiment au Québec pour les 110 rivières hors protocole réglementaire.
3. Le vrai angle mort : mesurer n’est pas gérer

Le chiffre le plus important de la section Québec n’est peut-être pas celui de la Matapédia. C’est le rapport 4 contre 110. ASF explique que quatre rivières sont couvertes par le protocole réglementaire provincial, alors que toutes les autres reposent sur des moyens locaux [1]. Le gouvernement du Québec confirme qu’en 2026, quatre rivières sont visées par des fermetures possibles lorsque la température devient critique [2].
Cela ne signifie pas que les 110 autres rivières ont toutes le même risque thermique ni qu’elles devraient toutes être fermées aux mêmes températures. Les populations, les débits, les habitats, les refuges et les pressions de pêche diffèrent d’une rivière à l’autre. Le gouvernement dit d’ailleurs que les quatre rivières retenues ont été identifiées comme prioritaires à partir de plusieurs critères, notamment la température, l’état de la population et la vulnérabilité aux activités de pêche [2].

Mais cette nuance ne règle pas le problème de gouvernance. Lorsqu’une rivière non couverte atteint une situation de stress thermique, qui décide? Avec quel seuil? Sur quelle période? Quelle donnée fait foi? Quelle fermeture est appliquée? Quelle règle de réouverture? Comment le pêcheur est-il informé? Et surtout : est-ce que deux rivières voisines ayant les mêmes températures peuvent être gérées de façons complètement différentes simplement parce qu’elles n’ont pas les mêmes ressources locales?
Un thermographe répond à la question « combien fait-il? ». Un protocole répond à la question « que fait-on maintenant? ». Ce sont deux outils différents.
4. 22 °C : seuil réglementaire, pas ligne biologique magique
Le gouvernement du Québec indique qu’une fermeture peut être déclenchée lorsque la température de l’eau dépasse 22 °C le matin et que cette situation risque de se prolonger. Il explique également que l’eau chaude réduit l’oxygène disponible, augmente le stress et diminue la survie des saumons pêchés et remis à l’eau [2].
Il faut cependant être extrêmement précis : le fait qu’un seuil réglementaire soit fixé à 22 °C ne signifie pas que le saumon est biologiquement sans risque à 21,9 °C. Les décisions de gestion transforment une réalité biologique graduelle en un critère opérationnel. La science montre justement que le risque augmente avant 22 °C.

Une synthèse publiée en 2020 dans le Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences a compilé les études disponibles sur la mortalité après remise à l’eau. À des températures inférieures à 12 °C, la mortalité était généralement faible (<5 %). Entre 18 et 20 °C, les mortalités observées allaient de 7 à 33 %, pour une moyenne de 16 %. Entre 20 et 25 °C, elles allaient de 14 à 61 %, pour une moyenne de 35 %. Les auteurs insistent sur la variabilité entre études, particulièrement aux températures élevées [5].
Une étude plus récente, publiée en 2024, a observé 4 mortalités sur 18 saumons remis à l’eau à des températures >=20 °C (22,2 %), contre 4 sur 96 à <=20 °C (4,2 %); une de ces quatre mortalités sous 20 °C était attribuée à une blessure d’hameçon. Les auteurs concluent que la température au moment de la capture demeure un prédicteur particulièrement utile de la survie après remise à l’eau [6].

Dès 1996, Wilkie et ses collègues avaient documenté une récupération physiologique plus difficile en eau chaude et une mortalité différée importante dans un sous-groupe pêché à 22 °C [4].
5. Les bonnes nouvelles de 2026 : à célébrer, pas à généraliser

ASF a raison de souligner les résultats de la Matapédia et de la Grande Cascapédia. Une hausse de 62 % des grands saumons sur la Matapédia par rapport à 2025 et un niveau 12 % supérieur à la moyenne 2019-2024 à pareille date sont des signaux encourageants [1]. Ils indiquent que 2026 peut représenter une meilleure année sur certaines grandes rivières.
Mais l’interprétation doit rester rigoureuse. Premièrement, il s’agit de données de saison en cours, pas d’un bilan provincial complet. Deuxièmement, deux grandes rivières ne représentent pas automatiquement l’état de toutes les populations du Québec. Troisièmement, une augmentation par rapport à 2024 ou 2025 - deux années très faibles dans plusieurs secteurs - peut être importante en pourcentage tout en demeurant insuffisante pour conclure à un rétablissement durable.

L’amélioration doit donc être formulée correctement : « plusieurs rivières importantes montrent des signes très positifs en 2026 ». Ce n’est pas la même phrase que « les populations du Québec sont revenues à la normale ». Le RiverNotes ne fournit pas, dans sa section Québec, les données nécessaires pour soutenir cette seconde conclusion [1].
Une bonne année est une occasion de maximiser la reproduction. Elle ne devrait pas devenir une raison de réduire la prudence précisément au moment où davantage de reproducteurs sont présents dans la rivière.
6. Le contexte qu’on ne peut pas oublier : le Bilan 2025

Pour comprendre la portée des bonnes nouvelles de 2026, il faut se rappeler d’où l’on part. Le Bilan 2025 du MELCCFP indique que 13 133 saumons adultes ont été observés dans les 34 rivières dénombrées. Sur les 32 rivières disposant de données pour chacune des six dernières années, la montaison totale de 2025 était 45 % sous la moyenne quinquennale, les rédibermarins 68 % sous la moyenne, tandis que les madeleineaux étaient 10 % au-dessus [3].

Le même bilan rapporte également une récolte sportive de petits saumons 75 % sous la moyenne quinquennale, une récolte de grands saumons 72 % plus faible, une fréquentation des rivières en baisse de 29 % et des ventes de permis en baisse de 22 % [3]. Le ministère précise que plusieurs facteurs contribuent aux données d’exploitation : faibles retours, réglementation plus restrictive et mesures de protection des grands saumons.

Ce contexte n’annule absolument pas l’amélioration observée en 2026. Il empêche simplement de transformer trop rapidement une amélioration annuelle en conclusion de rétablissement.
2026 doit être jugée par rapport à une trajectoire, pas seulement par rapport aux deux années les plus faibles qui la précèdent.
7. Le RiverNotes fournit lui-même un contraste instructif
Dans la section Nouveau-Brunswick du même RiverNotes, ASF rapporte que des protocoles d’eau chaude ont été activés ou élargis sur la Miramichi, la Nepisiguit et l’Upsalquitch. L’organisation rappelle aux pêcheurs de vérifier les restrictions en vigueur [1].
Dans la section Recherche, ASF explique que la cartographie thermique de la Margaree sert à localiser les refuges, identifier des sources de pollution thermique, établir des priorités de restauration et informer les plans d’atténuation. Le message est clair : la donnée doit servir à prendre des décisions [1].
Les cadres juridiques et les réalités biologiques du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et du Québec ne sont pas identiques. Il serait donc simpliste de copier une règle d’une province à l’autre. Mais il est tout aussi difficile d’ignorer le contraste : dans le même bulletin, l’ASF décrit ailleurs des protocoles actifs et une chaîne explicite « données vers action », alors qu’au Québec elle insiste surtout sur la capacité locale de mesurer et d’interpréter.
La question n’est pas : faut-il choisir entre la science locale et un protocole provincial? Il faut les deux. Les données locales améliorent la décision; un cadre provincial garantit que la décision existe réellement.
8. Les questions que le RiverNotes laisse ouvertes
Pourquoi seulement quatre rivières disposent-elles d’un protocole réglementaire de chaleur en 2026?
Quels critères précis permettraient à une cinquième, une dixième ou une vingtième rivière d’entrer dans le dispositif?
Quel mécanisme s’applique aux rivières non couvertes lorsque les températures atteignent des niveaux associés à une hausse documentée du risque de mortalité après remise à l’eau?
À partir de quelle température la communication au public devrait-elle passer de « soyez prudents » à une restriction opérationnelle?
Les données recueillies par thermographes seront-elles accessibles publiquement, quotidiennement ou seulement à des fins de recherche?
Comment empêcher qu’une gestion uniquement locale crée des seuils, des méthodes et des réponses différentes pour des situations biologiquement comparables?
Comment intégrer la taille de la population, la proportion de grands saumons, le débit et la disponibilité des refuges dans les décisions de fermeture?
Comment les résultats positifs de 2026 seront-ils interprétés lorsqu’on disposera du bilan provincial complet - et non uniquement de quelques grandes rivières?
Ce ne sont pas des accusations. Ce sont les questions normales qu’un véritable protocole de conservation devrait pouvoir répondre avant la prochaine vague de chaleur.
9. Réponse claire
Le RiverNotes du 13 août 2026 de l’Atlantic Salmon Federation mérite d’être lu, parce qu’il met enfin noir sur blanc ce que plusieurs saumoniers répètent depuis longtemps : au mois d’août, la température de l’eau est bel et bien l’éléphant dans la pièce. Là-dessus, je suis entièrement d’accord avec l’ASF. Là où je décroche, c’est lorsqu’on passe du constat à la réponse concrète.
L’ASF rappelle que quatre rivières seulement - Malbaie, à Mars, Petit-Saguenay et Saint-Jean du Saguenay - sont formellement couvertes par le protocole de chaleur du MELCCFP. Pour les 110 autres rivières à saumon du Québec, on nous dit essentiellement que les gestionnaires travaillent avec leurs moyens locaux [1].
C’est précisément là que le problème devient impossible à contourner.
Je suis parfaitement favorable aux thermographes. Je suis favorable à la calibration uniforme. Je suis favorable à l’étude des refuges thermiques, à l’imagerie thermique et à ce que les organismes locaux possèdent et comprennent leurs données. Tout cela est nécessaire. Mais il faut arrêter de confondre un thermomètre avec une politique de conservation. Mesurer une rivière à 20, 21 ou 22 °C ne protège aucun saumon si personne n’a déterminé à l’avance ce qui doit se produire lorsque la température atteint un niveau préoccupant.
Le Québec possède aujourd’hui un déclencheur réglementaire qui peut mener à une fermeture au-dessus de 22 °C le matin lorsque les conditions risquent de se prolonger [2]. C’est un seuil de gestion. Ce n’est pas une frontière biologique. La littérature scientifique publiée depuis des décennies montre que les effets de la pêche et de la remise à l’eau deviennent plus préoccupants avant 22 °C.
Une synthèse canadienne de 2020 rapporte, entre 18 et 20 °C, des mortalités de remise à l’eau allant de 7 à 33 %, avec une moyenne de 16 %. Entre 20 et 25 °C, la moyenne rapportée monte à 35 %, avec une très grande variabilité entre études [5]. Autrement dit, il faut arrêter de parler comme si tout allait bien jusqu’à 21,9 °C et devenait soudainement dangereux à 22 °C.
Cela ne veut pas dire qu’un saumon capturé à 19 °C va mourir. Cela ne veut pas dire qu’une fermeture automatique à 18 °C est scientifiquement obligatoire partout. Ce serait tout aussi simpliste. Cela veut dire que le risque augmente progressivement et que la gestion devrait elle aussi être progressive : surveillance renforcée, réduction de l’effort, pratiques obligatoires ou fortement encadrées, restrictions horaires, puis fermeture temporaire lorsque les conditions le justifient.
Je veux également être très clair sur les bonnes nouvelles de 2026. Oui, la Matapédia montre un signal très encourageant. Au 30 juillet, ASF rapporte 1 751 grands saumons, +62 % par rapport à 2025 et +12 % au-dessus de la moyenne 2019-2024 à pareille date [1]. Oui, la Grande Cascapédia montre également une tendance positive. Tant mieux. C’est exactement ce qu’on veut voir.
Mais une Matapédia forte et une Grande Cascapédia encourageante ne sont pas le Québec au complet. Une amélioration par rapport à 2024 et 2025 ne doit pas non plus effacer le contexte dans lequel 2026 commence. Le propre Bilan 2025 du MELCCFP montre une montaison totale 45 % sous la moyenne quinquennale sur les 32 mêmes rivières et un déficit de 68 % chez les rédibermarins [3]. La bonne nouvelle de 2026 doit donc être protégée, pas utilisée comme tranquillisant.
C’est probablement le point qui me dérange le plus dans notre façon de parler du saumon. Dès qu’une ou deux rivières connaissent une bonne année, on respire et on commence à parler de retour à la normale. Mais lorsqu’une petite rivière demeure à quelques dizaines ou quelques centaines de saumons, sa marge d’erreur n’est pas celle de la Matapédia. Une politique sérieuse doit être capable de reconnaître cette différence.
L’ASF dit elle-même, dans ce même RiverNotes, que sa cartographie thermique de la Margaree doit servir à orienter les décisions de protection, les priorités de restauration et les mesures d’atténuation [1]. Voilà exactement le modèle qu’il faut appliquer : de la donnée à l’action. Si nous installons des thermographes sur les rivières québécoises, il faut déjà savoir quelles décisions ces données pourront déclencher.
Le débat n’est donc pas entre les pêcheurs et les biologistes, ni entre fermer toutes les rivières et ne rien faire. Il est entre une gestion improvisée lorsque la chaleur arrive et une gestion préparée avant qu’elle arrive.
Un protocole provincial moderne pourrait très bien conserver une flexibilité locale. Il pourrait tenir compte de la température du matin, du débit, de la tendance météorologique, de la taille de la population, de la proportion de grands saumons et de la présence de refuges thermiques. Mais les principes de base, les méthodes de mesure, les paliers de risque, les critères d’intervention et les règles de réouverture devraient être connus de tous avant le début de la saison.
Ce n’est pas demander de fermer la pêche pour le plaisir de fermer la pêche. C’est exactement l’inverse. Un protocole clair permet des fermetures courtes, ciblées et prévisibles lorsqu’elles sont réellement nécessaires, plutôt que de laisser une rivière se rendre dans une situation où des mesures beaucoup plus dures pourraient devenir inévitables.
Alors oui, je salue le RiverNotes de l’ASF. Je salue les thermographes, les données comparables et les bonnes nouvelles de 2026. Mais si la température est vraiment l’éléphant dans la pièce, il faut arrêter de simplement la mesurer. Il faut décider ce que nous allons faire quand elle se lève devant nous.
Et surtout, il faut le décider avant la prochaine vague de chaleur - pas pendant.
10. Ce qu’une réponse cohérente pourrait contenir
Cette analyse ne prétend pas fixer à elle seule le protocole biologique définitif du Québec. Elle permet toutefois d’identifier les composantes qu’un protocole crédible devrait contenir.
Méthode de mesure provinciale standardisée : emplacement, heure de lecture, profondeur, calibration et validation des sondes.
Paliers de risque progressifs plutôt qu’un seul seuil binaire : information, prudence renforcée, restrictions opérationnelles, fermeture temporaire.
Intégration du débit et des prévisions météorologiques, puisque la même température n’a pas nécessairement la même signification dans toutes les conditions.
Prise en compte de la taille et de l’état de la population : une petite rivière vulnérable ne dispose pas du même coussin qu’un grand système.
Protection explicite des refuges thermiques lorsqu’ils concentrent les poissons, avec une règle claire sur le reste de la rivière afin d’éviter une gestion incohérente.
Critères de réouverture connus d’avance et appliqués de manière transparente.
Publication rapide des températures, débits, fermetures et réouvertures afin que les pêcheurs puissent prendre leurs décisions avant de se déplacer.
Évaluation annuelle du protocole : mortalité observée, épisodes thermiques, utilisation des refuges, effort de pêche et effet économique des fermetures.
Mécanisme officiel permettant d’ajouter rapidement de nouvelles rivières au protocole sans attendre plusieurs années de démarches administratives.
Le meilleur protocole n’est pas celui qui ferme le plus. C’est celui qui protège au bon moment, rouvre au bon moment et donne à tout le monde les mêmes règles du jeu.
11. Contexte historique - pourquoi une seule bonne année ne suffit pas

Compilation de travail 1984-2025 à partir des données du Bilan 2025 du MELCCFP [3]. La série sert à visualiser la trajectoire; elle ne remplace pas les analyses normalisées rivière par rivière.
Cette longue série montre des cycles, des reprises et des creux. Elle rappelle surtout pourquoi les comparaisons doivent être faites sur plusieurs cohortes. Une population peut connaître une très bonne année au milieu d’une tendance fragile, tout comme une mauvaise année isolée ne suffit pas à annoncer un effondrement.
La conclusion prudente est donc la suivante : 2026 apporte des signes encourageants qui doivent être suivis jusqu’à la fin de la saison et comparés rivière par rivière avec des périodes de référence cohérentes. Ces résultats ne dispensent pas le Québec d’améliorer immédiatement sa gestion du risque thermique.
Conclusion
Le RiverNotes du 13 août 2026 est plus important qu’il n’en a l’air. En quelques paragraphes, il réunit presque toutes les pièces du casse-tête : réchauffement estival, protocoles de chaleur, thermographes, refuges thermiques, données locales, bonnes montaisons sur certaines grandes rivières et besoin de transformer la connaissance en action [1].
La principale faiblesse du message québécois n’est donc pas ce qu’il dit, mais ce qu’il ne pousse pas jusqu’au bout. Si la température est l’éléphant dans la pièce et si 110 rivières reposent encore essentiellement sur des moyens locaux, la prochaine étape logique n’est pas seulement d’installer davantage d’instruments. C’est de construire un cadre de décision clair, uniforme dans ses principes et adaptable dans son application.
Les bonnes nouvelles de 2026 devraient nous donner de l’espace pour agir intelligemment. Elles ne devraient pas devenir une excuse pour attendre la prochaine crise. Quand davantage de saumons reviennent, la meilleure réponse de conservation est de maximiser leurs chances d’atteindre la fraye dans les meilleures conditions possibles.
On peut célébrer 2026 et exiger mieux en même temps. Ce n’est pas contradictoire : c’est exactement ce qu’une gestion responsable devrait faire.
Sources numérotées
[1] Atlantic Salmon Federation (ASF). Rivernotes August 13, 2026. Phil Monahan (éd.), avec section Québec par Caroline Côté. Publication du 13 août 2026. https://www.asf.ca/rivernotes-august-13-2026/
[2] Gouvernement du Québec - MELCCFP. Gestion réglementaire de la pêche au saumon selon la température des rivières. Mise à jour du 5 juin 2026. Critère de fermeture : eau >22 °C le matin lorsque la situation risque de se prolonger; quatre rivières visées en 2026.
[3] Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP). Exploitation du saumon au Québec - Bilan 2025. Rapport officiel fourni pour cette analyse. Le rapport couvre l’abondance et l’exploitation de 1984 à 2025.
[4] Wilkie, M. P. et al. (1996). Physiology and Survival of Wild Atlantic Salmon following Angling in Warm Summer Waters. Transactions of the American Fisheries Society, 125(4), 572-580. DOI: 10.1577/1548-8659(1996)125<0572>2.3.CO;2.
[5] Lennox, R. J. et al. (2020). Mortality of Atlantic salmon after catch and release angling: assessment of a recreational Atlantic salmon fishery in a changing climate. Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, 77(9), 1518-1528. DOI: 10.1139/cjfas-2019-0400.
[6] Van Leeuwen, T. E. et al. (2024). Water temperature at the time of the catch-and-release event is a better predictor of survival in Atlantic salmon (Salmo salar) than acute water temperature changes before and after. Journal of Fish Biology. DOI: 10.1111/jfb.15667.
[7] Dugdale, S. J. et al. (2013). Temporal variability of thermal refuges and water temperature patterns in an Atlantic salmon river. Remote Sensing of Environment, 136, 358-373. DOI: 10.1016/j.rse.2013.05.018.
Note méthodologique
les données 2026 citées pour la Matapédia et la Grande Cascapédia sont des données de saison en cours rapportées par ASF. Elles sont utilisées comme signaux locaux, non comme bilan provincial final. Les données 2025 proviennent du bilan officiel du MELCCFP. Les résultats scientifiques sur la mortalité après remise à l’eau présentent une variabilité réelle entre études; ils sont utilisés ici pour démontrer un gradient de risque, et non pour proposer un taux de mortalité universel applicable à chaque rivière.

























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