Bar rayé : la science avance, mais la prudence recule
- Jocelyn LeBlanc
- 30 juil.
- 10 min de lecture
Analyse critique de l’infolettre de la FQSA sur le bar rayé, La recherche continue, mais qui protège le saumon pendant ce temps?

Verdict général
L’infolettre de la FQSA présente correctement plusieurs projets de recherche et explique bien que les deux populations de bar rayé doivent être gérées séparément. Elle décrit aussi des méthodes scientifiques pertinentes : télémétrie acoustique, contenus stomacaux, ADN environnemental et collaboration avec les pêcheurs.
Cependant, elle donne un portrait trop rassurant et incomplet, surtout concernant :
l’état réel de la population du sud du golfe;
les résultats déjà connus sur la prédation en eau douce;
les limites des études réalisées aux embouchures;
la situation particulière de la Côte-Nord;
l’omble de Fontaine anadrome, pratiquement absent du texte;
l’absence de seuils précis permettant de passer de la recherche à l’intervention.
La faiblesse principale de cette communication est qu’elle parle abondamment des recherches en cours, mais très peu des résultats préoccupants déjà obtenus.
Tableau comparatif
Affirmation ou orientation de la FQSA | Comparaison avec les connaissances scientifiques | Évaluation |
Deux populations distinctes doivent être gérées séparément | Conforme au plan québécois : la population du fleuve et celle du sud du golfe ont des statuts et des dynamiques différentes | Juste |
La population du sud du golfe est « en bonne santé » | Le MPO indique plutôt qu’elle demeure dans la zone de prudence, malgré son rétablissement important | Trop affirmatif |
Les interactions avec le saumon demeurent incertaines | Vrai à l’échelle des populations, mais la prédation de tacons et de saumoneaux est déjà démontrée dans certains secteurs | Incomplet |
Les projets Matapédia–Ristigouche amélioreront les connaissances | Oui, les méthodes utilisées sont pertinentes, particulièrement si elles sont synchronisées avec les migrations réelles | Positif |
La recherche actuelle permettra d’orienter la gestion | Possible, mais seulement si des seuils d’intervention, des échéanciers et une reddition de comptes sont établis | Conditionnel |
Le plan vise trois grandes orientations | Le document officiel présente plutôt six orientations, quatorze objectifs et quarante-trois actions | Simplification excessive |
Les autres espèces seront mieux comprises | L’omble de Fontaine anadrome n’est pas expressément traité dans l’infolettre, malgré une prédation documentée | Lacune importante |
Les décisions doivent reposer sur des données rigoureuses | Principe valable, mais l’absence de données ne doit pas devenir une justification pour retarder toute précaution | Juste, mais incomplet |
1. Une erreur importante : le stock du sud du golfe n’est pas officiellement dans la zone saine
L’affirmation la plus problématique de l’infolettre est celle-ci :
« La population du sud du golfe du Saint-Laurent est considérée en bonne santé. »
Cette formulation ne correspond pas au classement scientifique fédéral actuel.
Le MPO indique que le stock demeure dans la zone de prudence. L’abondance a considérablement augmenté depuis les très faibles niveaux des années 1990, mais le stock n’a pas encore atteint le point de référence supérieur proposé pour être considéré dans la zone saine. Le gouvernement fédéral affirme d’ailleurs que toute augmentation de l’accès doit être évaluée avec prudence afin de ne pas compromettre la durabilité du stock. (Pêches et Océans Canada)
La formulation correcte aurait été :
La population du sud du golfe s’est fortement rétablie, mais elle demeure officiellement dans la zone de prudence.
Cette nuance est importante. Dire qu’elle est « en bonne santé » peut laisser croire que son rétablissement est terminé et que la population possède une grande marge de sécurité. Ce n’est pas ce que conclut actuellement le MPO.

2. Une présentation trop simplifiée du plan de gestion
La FQSA résume le plan autour de trois thèmes :
pérennité des populations;
pêche durable;
acquisition de connaissances.
Ces thèmes sont bien présents. Cependant, le plan officiel est plus vaste : il comprend six orientations, quatorze objectifs et quarante-trois actions. Il traite aussi de l’habitat, des interactions écologiques, des changements climatiques, de la communication, de la participation des usagers et de la mise en valeur sociale et économique du bar rayé. (Gouvernement du Québec)
Cette simplification n’est pas nécessairement fausse, mais elle tend à masquer une réalité importante : le plan vise non seulement la conservation et la connaissance, mais également l’amélioration de l’accès à la ressource et l’optimisation de ses retombées socioéconomiques lorsque le contexte le permet. (Gouvernement du Québec)
Cela rend encore plus nécessaire l’intégration d’un critère obligatoire protégeant le saumon et l’omble anadrome avant tout élargissement de l’exploitation.
3. Les projets Matapédia–Ristigouche sont pertinents
Le projet décrit par la FQSA semble méthodologiquement solide.
La combinaison de plusieurs méthodes est exactement ce qu’il faut :
marquage acoustique pour suivre les déplacements;
télémétrie pour mesurer le temps de résidence;
analyse des estomacs pour identifier les proies récemment consommées;
ADN environnemental pour détecter la présence des espèces;
suivi spatial pour repérer les incursions en eau douce.
Cette approche est supérieure à une simple collecte occasionnelle d’estomacs, parce qu’elle permet de relier la présence du prédateur à un lieu, une période et un comportement précis.
Mais sa valeur dépendra de plusieurs éléments :
L’échantillonnage devra couvrir toute la véritable fenêtre migratoire des saumoneaux et de l’omble anadrome.
Le nombre de bars analysés devra être suffisant pour détecter une prédation peu fréquente.
Les analyses devront distinguer les embouchures, les estuaires et les portions d’eau douce.
Les résultats devront être comparés aux dates réelles de dévalaison.
Les données négatives devront être interprétées en fonction de l’abondance réelle des proies.
Sans ces précautions, on risque encore de conclure à une faible prédation simplement parce que les prédateurs et les saumoneaux n’ont pas été échantillonnés au même moment.
4. La FQSA insiste sur les incertitudes, mais minimise les résultats déjà connus
L’infolettre affirme à plusieurs reprises que les interactions entre le bar rayé et le saumon demeurent incertaines.
C’est vrai lorsqu’on pose la grande question démographique :
Combien de saumons adultes en moins reviennent-ils à cause du bar rayé?
Cette question demeure difficile à résoudre.
Mais il ne faut pas donner l’impression que nous ignorons encore si le bar consomme des salmonidés.
Cette prédation est déjà démontrée.
Les travaux compilés par le MPO rapportent que, parmi 87 bars analysés dans des portions d’eau douce de cinq rivières, plusieurs contenaient des tacons ou d’autres salmonidés. Les salmonidés identifiés comprenaient le saumon atlantique et l’omble de Fontaine. (Publications.gc.ca)
La formulation scientifiquement juste serait donc :
La prédation est confirmée, mais son importance démographique varie selon les rivières et demeure insuffisamment quantifiée.
Cette nuance est fondamentale.
Nous ne sommes plus au stade de nous demander si le bar rayé peut manger des saumons et des ombles. Nous devons maintenant déterminer où, quand, à quelle fréquence et avec quelles conséquences.
5. L’exemple de la rivière Ouelle doit demeurer dans son contexte

À l’embouchure de la rivière Ouelle, aucun saumoneau n’a été trouvé dans les estomacs de 184 bars analysés au printemps 2018. Cette étude est souvent présentée comme un résultat rassurant. (Publications.gc.ca)
Mais le rapport scientifique précise également que la faible abondance du saumon dans cette rivière pourrait expliquer l’absence de saumoneaux détectés.
Il faut donc éviter la conclusion suivante :
Aucun saumoneau dans les estomacs de la Ouelle signifie que la prédation est négligeable partout au Québec.
Le résultat signifie plutôt :
Aucun saumoneau n’a été détecté dans cet échantillon, dans cette rivière et durant cette période.
Le bar est un prédateur opportuniste. Lorsque les poissons-fourrages sont abondants et les saumoneaux peu nombreux, ces derniers peuvent représenter une très faible proportion de son alimentation sans que le risque soit nécessairement identique dans une rivière où des milliers de saumoneaux traversent un corridor étroit.
La disponibilité d’autres proies doit donc être mesurée, et non simplement mentionnée.
6. La Côte-Nord demeure largement sous-représentée

L’infolettre parle principalement :
de la Matapédia;
de la Ristigouche;
du Saguenay;
de recherches générales dans les eaux québécoises.
Elle mentionne que les bars du sud du golfe migrent jusqu’à la Côte-Nord, mais elle ne présente
aucun programme comparable couvrant systématiquement :
la Godbout;
la Trinité;
Aux Rochers;
la Moisie;
la Sheldrake;
la Saint-Jean de la Côte-Nord;
la Mingan;
la Natashquan.
C’est pourtant là que le problème de calendrier devient particulièrement important.
Dans plusieurs rivières de la Côte-Nord, les dévalaisons se produisent plus tard que dans la baie des Chaleurs. Les bars peuvent donc être présents dans les secteurs côtiers pendant qu’une partie des saumoneaux quitte encore les rivières.

Les résultats obtenus en Gaspésie durant une année où les bars sont arrivés après la majorité des saumoneaux ne peuvent pas répondre à cette question.
L’extension réglementaire de la pêche au bar rayé sur la Côte-Nord montre par ailleurs que sa présence et son utilisation du territoire ne sont plus anecdotiques. (Gouvernement du Québec)
Il faudrait maintenant un programme nord-côtier coordonné, couvrant simultanément :
les saumoneaux;
les tacons;
l’omble anadrome;
les mouvements des bars;
les contenus stomacaux;
la disponibilité des poissons-fourrages;
les dates de température et de débit;
les incursions en eau douce
7. L’omble de Fontaine anadrome est le grand absent de l’infolettre

La FQSA parle presque exclusivement du saumon atlantique.
Pourtant, l’omble de Fontaine anadrome fréquente précisément les environnements où les interactions avec le bar sont possibles :
estuaires;
embouchures;
zones côtières peu profondes;
portions inférieures des rivières;
passes migratoires;
refuges thermiques.
La forme anadrome possède une écologie distincte des populations résidentes et effectue des migrations saisonnières entre l’eau douce et les milieux estuariens ou marins. (Gouvernement du Québec)
Le Québec a également reconnu un déclin généralisé de certains stocks d’ombles anadromes en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent, ce qui a mené à des restrictions réglementaires. (Gouvernement du Québec)

L’omble anadrome ne devrait donc pas être relégué à la formule vague « autres espèces ».
Une infolettre scientifique consacrée aux interactions écologiques du bar rayé aurait dû au minimum :
nommer l’espèce;
rappeler que sa consommation par le bar a déjà été documentée;
souligner son état préoccupant dans plusieurs secteurs;
demander son intégration explicite aux recherches.

8. La pêche scientifique dans le Saguenay : une initiative utile, mais limitée
L’utilisation des pêcheurs pour recueillir des données de présence, de taille, de date et de localisation est une excellente initiative.
Elle permet :
d’augmenter rapidement la couverture spatiale;
de détecter de nouveaux secteurs fréquentés;
de documenter les périodes d’activité;
de sensibiliser les pêcheurs;
de récupérer éventuellement des poissons pour des analyses biologiques.
Mais ces données comportent des biais :
effort de pêche inégal;
secteurs difficiles d’accès peu échantillonnés;
efficacité différente selon les pêcheurs;
sélection des tailles par les engins utilisés;
absence de capture ne signifiant pas nécessairement absence du poisson.
La science participative est donc un excellent complément, mais elle ne remplace pas un plan
d’échantillonnage standardisé, des récepteurs acoustiques ou un suivi de dévalaison.
L’idée pourrait néanmoins être appliquée immédiatement à la Côte-Nord avec un protocole uniforme et une application de déclaration.
9. « Les résultats permettront d’appuyer les décisions » : lesquels et à partir de quels seuils?

L’infolettre termine en affirmant que les recherches permettront d’appuyer les décisions de gestion.
C’est logique, mais trop vague.
Une recherche utile à la gestion doit préciser à l’avance ce qui arrivera si elle démontre :
une forte présence de bars pendant une dévalaison;
une prédation répétée sur des tacons;
une concentration dans une passe migratoire;
la consommation d’ombles anadromes;
une augmentation des incursions en eau douce;
une baisse parallèle d’une population locale de salmonidés.
Sans seuils prédéfinis, la recherche peut se poursuivre indéfiniment sans mener à une mesure concrète.
Il faudrait un protocole du type :
Résultat observé | Réponse de gestion |
Présence occasionnelle à l’embouchure, sans chevauchement | Surveillance régulière |
Chevauchement confirmé avec la dévalaison | Échantillonnage intensif |
Salmonidés détectés dans les contenus stomacaux | Intervention ciblée et suivi renforcé |
Bars répétés en eau douce ou dans une passe | Retrait autorisé et protection du corridor |
Population de salmonidés en déclin avec prédation répétée | Mesures d’urgence et restriction locale |
Ce que l’infolettre fait bien

La communication de la FQSA comporte malgré tout plusieurs qualités :
elle reconnaît les préoccupations du milieu salmonicole;
elle ne nie pas la possibilité d’une interaction avec le saumon;
elle présente des méthodes scientifiques modernes;
elle explique correctement la nécessité de distinguer les populations de bar;
elle valorise la collaboration entre gouvernement, universités, communautés autochtones et pêcheurs;
elle rappelle qu’il faut fonder les décisions sur des données mesurables.
Le problème n’est donc pas ce qu’elle dit.
Le problème est surtout ce qu’elle ne dit pas.

Conclusion
L’infolettre de la FQSA constitue un bon résumé vulgarisé des projets de recherche actuellement en cours. Elle montre que le dossier avance enfin et que les méthodes deviennent plus diversifiées.
Mais elle produit un portrait trop rassurant sur trois points essentiels.
Premièrement, la population du sud du golfe ne devrait pas être présentée simplement comme étant « en bonne santé ». Elle demeure officiellement dans la zone de prudence.
Deuxièmement, les interactions avec le saumon ne sont pas entièrement inconnues. La prédation est déjà démontrée dans certaines rivières. Ce qui demeure incertain est son effet global sur les populations.
Troisièmement, l’omble de Fontaine anadrome et la Côte-Nord sont largement absents de cette communication, alors qu’ils devraient se trouver au premier rang des nouvelles priorités.
La vraie démarche scientifique ne consiste pas seulement à poursuivre l’acquisition de connaissances.
Elle consiste aussi à :
reconnaître clairement les résultats déjà obtenus;
exposer les limites des études existantes;
étudier les secteurs présentant le plus grand risque;
publier les échéanciers et les données;
définir à l’avance les seuils qui déclencheront une intervention.
La FQSA a raison de demander une science rigoureuse.
Mais cette rigueur doit fonctionner dans les deux directions : elle doit empêcher d’exagérer le rôle du bar rayé, tout comme elle doit empêcher de minimiser une prédation déjà démontrée ou de généraliser des résultats obtenus dans des situations de faible chevauchement.
L’absence de preuve d’un impact démographique à grande échelle ne constitue pas une preuve d’absence d’un impact local.
Et pour plusieurs petites populations de saumon atlantique ou d’omble de Fontaine anadrome, c’est précisément l’impact local qui peut faire toute la différence.
Sources numérotées
[1] Fédération québécoise pour le saumon atlantique (FQSA). Info Science - Juillet 2026, « Le bar rayé au Québec : Où en est la recherche? ». Texte transmis par l’utilisateur pour analyse.
[2] Gouvernement du Québec. Plan de gestion du bar rayé au Québec 2026 - document synthèse. https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/faune/gestion-faune-habitats-fauniques/gestion-especes-fauniques/plans-gestion/bar-raye
[3] Gouvernement du Québec. Orientations, objectifs et actions du Plan de gestion du bar rayé 2026. Document officiel associé au plan.
[4] Pêches et Océans Canada. Mise à jour de 2025 sur l’abondance des reproducteurs et les caractéristiques biologiques du bar rayé du sud du golfe du Saint-Laurent.
[5] Pêches et Océans Canada. Information sur le saumon atlantique au Québec. Secrétariat canadien des avis scientifiques,
2023.
[6] Gouvernement du Québec. Plan de gestion de l’omble de fontaine au Québec 2020-2028. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/faune/documents/gestion-especes/Plans-gestion/plan-gestion-omble-fontaine-synthese.pdf
[7] Gouvernement du Québec. Caractérisation des débarquements de la pêche commerciale à l’omble de fontaine anadrome sur la Côte-Nord.
[8] Gouvernement du Québec. Fiche descriptive du bar rayé et références scientifiques associées. https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/faune/animaux-sauvages-quebec/fiches-especes-fauniques/bar-raye
[9] Pêches et Océans Canada. Ressources et foire aux questions sur la population de bar rayé du sud du golfe du Saint-Laurent. https://www.glf.dfo-mpo.gc.ca/fr/Striped_Bass-Bar_raye
Note méthodologique. Les graphiques d’évaluation et le continuum recherche-action sont des synthèses analytiques produites pour ce rapport. Les valeurs biologiques et les résultats d’échantillonnage proviennent des sources officielles numérotées ci-dessus. Les unités de production d’habitat ne doivent pas être interprétées comme un nombre r/el de saumoneaux.
























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