Projet pilote sans fin : la protection à rabais devient la règle
- Jocelyn LeBlanc
- 22 juin
- 5 min de lecture
On officialise un minimum et on s'en contente. Pendant que les rivières chauffent, la protection reste limitée.
L'annonce du ministère concernant la fermeture temporaire de certaines rivières lorsque la température de l'eau dépasse 22 °C le matin est, à mon avis, une bonne nouvelle.
Pourquoi?
Parce qu'elle reconnaît enfin officiellement une réalité que plusieurs pêcheurs, biologistes et gestionnaires observent depuis des années : lorsqu'une rivière atteint certaines températures, le saumon entre dans une zone de stress physiologique importante où sa capacité de récupération diminue considérablement.
Le ministère reconnaît lui-même que la remise à l'eau peut alors devenir problématique et que la survie des saumons peut être compromise. C'est un constat important, car il confirme ce que plusieurs disent depuis longtemps : à certaines températures, même une pêche pratiquée avec les meilleures intentions peut avoir des conséquences importantes sur la ressource.
Je suis entièrement d'accord avec cette mesure.
Mais cette annonce soulève plusieurs questions importantes.
Pourquoi seulement quatre rivières? Pourquoi la Malbaie, la rivière à Mars, la Petit-Saguenay et la Saint-Jean du Saguenay bénéficient-elles d'un protocole de fermeture alors que plusieurs rivières de la Côte-Nord vivent exactement les mêmes réalités?
Je pense à la Sainte-Marguerite.
Je pense à la Godbout.
Je pense à la Pentecôte.
Je pense à la rivière aux Rochers.
Je pense aux Escoumins.
Je pense à la Laval.
Je pense à la Saint-Jean Côte-Nord.
Je pense à la Mingan.
Je pense à la Moisie.
Je pense également aux rivières d'Anticosti et à plusieurs rivières gaspésiennes qui subissent elles aussi des épisodes de chaleur importants.
Mais je pense surtout à la Trinité.

Pourquoi?
Parce que la Trinité n'est pas une rivière comme les autres. La Trinité est une rivière témoin. Depuis des décennies, le ministère y recueille des données essentielles sur le saumon atlantique. Les employés du ministère sont présents sur place tout au long de la saison. Ils comptent les saumons, suivent les montaisons, analysent les retours, mesurent les températures de l'eau et disposent probablement de l'une des meilleures banques de données sur le saumon au Québec. Lorsque des journées de 25 °C, 27 °C ou même 29 °C sont observées et que les nuits demeurent anormalement chaudes, le ministère le sait. Il ne l'apprend pas après coup. Il le constate en temps réel. C'est précisément ce qui rend la situation difficile à comprendre.
Si une rivière témoin comme la Trinité, où l'on dispose des données les plus complètes et où les biologistes sont présents sur le terrain pendant toute la saison, ne déclenche pas automatiquement une réflexion sur l'application d'un protocole thermique, alors quelles conditions faut-il atteindre avant d'agir?
À mes yeux, la Trinité devrait être l'une des premières rivières utilisées pour guider les décisions de gestion lors des épisodes de chaleur extrême, et non l'une des grandes absentes du protocole actuel. Et si une rivière témoin n'est pas utilisée pour déclencher des mesures de protection lorsque les conditions deviennent critiques, alors il devient légitime de se demander à quoi servent exactement toutes les données recueillies depuis des décennies. Le saumon de la Côte-Nord n'est pourtant pas différent de celui du Saguenay.

À 22 °C, un saumon demeure un saumon.
La physiologie ne change pas selon les frontières administratives. Si le ministère reconnaît que le stress thermique justifie une fermeture sur certaines rivières, pourquoi ce même principe n'est-il pas appliqué partout où les mêmes conditions existent?
La question mérite d'être posée.
Mais à mes yeux, le débat ne devrait pas s'arrêter à la pêche sportive. Si le ministère reconnaît qu'un saumon est suffisamment stressé pour qu'une remise à l'eau puisse devenir mortelle, alors il faut aussi reconnaître que toute perturbation inutile devient problématique.
Pendant les périodes de canicule, les saumons se regroupent souvent dans quelques refuges thermiques où l'eau demeure plus fraîche.
Ces refuges deviennent alors des zones vitales de survie.
Chaque déplacement forcé.
Chaque fuite.
Chaque dérangement.
Chaque dépense d'énergie supplémentaire.
Tout cela augmente le stress subi par le poisson.
Le problème n'est donc pas uniquement la pêche sportives. Le problème est le stress supplémentaire imposé à un animal déjà au bout de ses capacités physiologiques.
À certaines périodes critiques, le meilleur saumon à remettre à l'eau est probablement celui que personne n'a dérangé.
Voilà pourquoi la réflexion devrait aller plus loin que la seule pêche sportive.
Lorsqu'une rivière atteint des températures critiques, toutes les activités susceptibles de déranger les saumons dans les refuges thermiques devraient être réévaluées. Si l'objectif est réellement la conservation, il faut réduire au minimum toute perturbation lorsque les poissons sont les plus vulnérables. Et cela nous amène à un autre sujet dont on parle beaucoup trop peu: le couvert forestier.
On ne peut pas discuter de stress thermique sans parler des arbres. Les arbres qui bordent les rivières jouent un rôle essentiel dans la survie du saumon.
Ils procurent de l'ombre.
Ils limitent le réchauffement de l'eau.
Ils contribuent au maintien des refuges thermiques.
Ils stabilisent les berges.
Ils participent à la santé globale de l'écosystème.
Pourtant, au fil des années, certaines interventions ont parfois privilégié l'accès à la pêche au détriment de la végétation riveraine. Je ne dis pas que tout débroussaillage est mauvais.
Certaines interventions sont nécessaires. Mais dans un contexte où les changements climatiques augmentent déjà la température de l'eau, chaque arbre mature qui protège une fosse a probablement plus de valeur aujourd'hui qu'il y a trente ans. Partout en Amérique du Nord, les spécialistes parlent maintenant de restauration des bandes riveraines, de protection du couvert forestier et de création de corridors d'ombre comme mesures d'adaptation aux changements climatiques.
Pourquoi?
Parce qu'une rivière qui demeure froide a moins besoin de fermetures. Une rivière qui conserve ses refuges thermiques protège naturellement ses saumons. Une rivière qui conserve son couvert forestier est mieux préparée pour affronter les canicules de demain.
L'annonce du ministère représente donc un pas dans la bonne direction. Mais elle ressemble davantage à un traitement des symptômes qu'à une véritable stratégie globale. Fermer temporairement une rivière lorsque l'eau atteint un seuil critique est une bonne mesure.
Protéger les habitats qui permettent à cette rivière de rester froide est tout aussi important.
À mes yeux, trois priorités devraient guider les prochaines années.
Premièrement, étendre les protocoles thermiques à toutes les rivières où les conditions le justifient.
Deuxièmement, protéger agressivement les refuges thermiques et le couvert forestier riverain.
Troisièmement, réduire au minimum toute perturbation des saumons lorsque ceux-ci vivent déjà une situation de stress thermique critique.
Le gouvernement reconnaît maintenant que le stress thermique peut rendre la pêche incompatible avec la conservation du saumon.
Il possède les données.
Il possède les outils réglementaires.
Il possède les moyens d'intervenir.
Alors pourquoi ne pas appliquer cette logique partout où les saumons vivent les mêmes conditions? Parce qu'à la fin, le saumon ne se préoccupe pas des frontières administratives.
Il ne se préoccupe pas des intérêts économiques.
Il ne se préoccupe pas des débats entre pêcheurs, gestionnaires ou organismes.
Il tente simplement de survivre.
Et si nous voulons réellement écouter le saumon, il faut commencer par lui donner la paix lorsqu'il est le plus vulnérable.
Car la véritable victime de cette crise n'est ni le pêcheur, ni la ZEC, ni les organismes de gestion, ni même la FQSA, dont le mandat est notamment de porter des recommandations auprès du ministère.
La véritable victime, c'est le saumon lui-même, celui qui continue de payer le prix de l'inaction.
La véritable victime, c'est le saumon lui-même. Et c'est lui que nous prétendons vouloir sauver.
























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