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À force de protéger l’image, on oublie le saumon

Ce n’est pas le messager qu’il faut attaquer. C’est le malaise qu’il faut regarder en face.


Je vais remettre les choses au clair.


Je n’ai jamais attaqué les pêcheurs sportifs. Je n’ai jamais attaqué les biologistes. Je n’ai jamais attaqué les associations, les guides, les bénévoles, les gens de terrain, ni ceux qui donnent du temps, de l’énergie et du cœur pour le saumon, jamais.



Ce que je pointe du doigt, ce n’est pas les individus qui aiment le saumon. Ce que je pointe du doigt, c’est un système. Un système qui, devant une crise historique, semble encore incapable de se mettre en mode urgence. Un système qui protège trop souvent la culture du saumonier, l’image, le folklore, les événements, les habitudes et l’économie qui tourne autour du saumon, avant de protéger le saumon lui-même de façon claire, biologique et responsable. Et là, quand on ose dire ça tout haut, certains jouent à la vierge offensée. On attaque le messager. On essaie de me faire dire ce que je n’ai jamais dit. On prétend que je blâme la pêche sportive pour l’effondrement du saumon. C’est faux. Je n’ai jamais dit que la pêche sportive était la cause principale du déclin. Je sais très bien que la mortalité majeure se passe probablement en mer. Je sais très bien que les causes sont multiples : changements dans le golfe, température de l’eau, nourriture, prédation, prises accidentelles, aquaculture, maladies, habitats, niveaux d’eau, qualité de l’eau. Mais utiliser la complexité de la mer comme argument pour ne pas agir fortement chez nous, maintenant, c’est trop facile. Les problèmes en mer sont énormes. Ils sont complexes. Ils vont coûter des fortunes à comprendre, encore plus à corriger, si on y arrive un jour. Changer le régime thermique de la mer, régler la disponibilité de nourriture sur les aires de pâturage du saumon, contrôler ce qui se passe dans le golfe, au Groenland, en haute mer, dans les pêcheries, dans les interactions entre espèces… ce n’est pas une petite job. Ce n’est pas une pilule miracle qu’on va trouver demain matin. Et pendant qu’on étudie tout ça, pendant qu’on cherche, pendant qu’on débat, pendant qu’on attend des réponses parfaites, les saumons qui reviennent chez nous, eux, sont déjà là. Peu nombreux. Épuisés. Vulnérables. Et ils doivent frayer.


C’est là que je dis : peut-on au moins faire mieux chez nous? Peut-on au moins s’assurer que le maximum de saumons qui ont survécu à la mer puissent se rendre aux frayères? Peut-on admettre que la déposition d’œufs n’a jamais été aussi importante? Peut-on arrêter de gérer comme si on était dans une mauvaise année normale? Parce qu’on n’est pas dans une mauvaise année normale. On est dans une crise historique. Les remontées de 2024 et 2025 sont parmi les plus désastreuses depuis qu’on compte sérieusement les saumons dans nos rivières. Et dans ce contexte-là, une rivière qui reçoit 20, 30, 40, 50, 100 ou même moins de 150 saumons ne devrait plus être traitée comme une simple rivière ouverte à l’activité habituelle. À ce niveau-là, chaque saumon compte. Chaque géniteur compte. Chaque femelle compte. Chaque poisson qui atteint la frayère compte. Et oui, rendu là, même l’acte de pêcher devient une pression. Même la remise à l’eau devient une pression. Le stress, la manipulation, le combat, l’eau chaude, le retard de migration, les mauvaises conditions : tout ça compte quand il reste seulement une poignée de poissons. Il faut aussi être honnête : dans toute cette crise, la seule grande mesure qu’on met vraiment de l’avant, c’est la remise à l’eau. Et cette mesure-là aurait dû être généralisée depuis plus de dix ans. Mais si la remise à l’eau est rendue notre seule réponse pour protéger les derniers saumons, on est mal foutus. La remise à l’eau n’est pas une stratégie de rétablissement. C’est une mesure minimale pour réduire les dommages. C’est mieux que tuer un saumon, oui. Mais ce n’est pas une réponse suffisante quand certaines rivières sont rendues au bord du gouffre.


On ne réglera pas la mer cette saison. On ne réglera pas le climat cette saison. On ne réglera pas l’aquaculture cette saison. On ne réglera pas les prises accidentelles cette saison. On ne réglera pas la chaîne alimentaire marine cette saison. Mais on peut décider, cette saison, de sacrer patience aux quelques saumons qui ont réussi à revenir. C’est ça, mon point.


Ce n’est pas une attaque. C’est une prise de conscience. Et je sais très bien que je ne suis pas seul à penser ça. Plusieurs personnes autour de moi voient la même chose, disent la même chose en privé, mais n’osent pas parler publiquement parce qu’elles savent ce qui arrive ensuite : on tire sur le messager au lieu de regarder le message.


Mais l’attaque du messager démontre justement qu’il y a un malaise. Un gros malaise.

Parce que certaines personnes ont occupé des positions importantes dans les dernières années. Des positions clés dans le développement, la gestion, l’image ou la protection du saumon. Et aujourd’hui, au lieu de reconnaître que le système a tardé, que les décisions n’ont pas été assez fortes, que les signaux ont été ignorés trop longtemps, on se braque.

Mais le saumon, lui, n’a plus le luxe d’attendre que tout le monde sauve la face.

Il n’a pas besoin qu’on protège l’image de ceux qui ont tardé à agir. Il n’a pas besoin qu’on protège le confort des saumoniers. Il n’a pas besoin qu’on protège le folklore. Il n’a pas besoin qu’on protège l’industrie autour de lui. Il a besoin qu’on protège sa capacité de survivre et de frayer.


Alors oui, il faut travailler sur la mer. Oui, il faut travailler sur les habitats. Oui, il faut travailler sur la qualité de l’eau, les températures, les prédateurs, les prises accidentelles, l’aquaculture et tout le reste. Mais en attendant, ici, dans nos rivières, on a une responsabilité immédiate.

Et cette responsabilité, c’est de protéger les derniers saumons qui reviennent. Pas dans dix ans. Pas quand on aura une étude parfaite. Pas quand le système sera confortable avec l’idée.

Maintenant. Parce qu’à force de chercher des raisons pour ne pas agir chez nous, on finit par protéger nos habitudes plus que le saumon.


Et si la seule réponse à ceux qui demandent des mesures plus fortes, c’est de les dénigrer, de les caricaturer ou de leur mettre des mots dans la bouche, alors il faut se poser une vraie question :


Est-ce qu’on est encore là pour protéger le saumon?

Ou est-ce qu’on est surtout là pour protéger l’image de ce qu’on a construit autour de lui?

 
 
 

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