Si le saumon disparaît, tout le reste devient du folklore
- Jocelyn LeBlanc
- 30 avr.
- 3 min de lecture
Quand le saumon devient secondaire, on ne gère plus une ressource : on accompagne son déclin

À un moment donné, il faut arrêter de se raconter des histoires.
Le saumon atlantique au Québec n’a pas besoin d’être célébré davantage. Il a besoin d’être protégé. Réellement. Maintenant.
Quand les balados, les revues, les mentorats, les banquets, les festivals de films, les concours de photos et toute la culture qui entoure le saumon prennent plus de place que le saumon lui-même, il y a un problème profond. Pas un petit malaise. Une dérive complète.
On a inversé les priorités. On protège l’image du saumonier. On protège les habitudes. On protège les événements. On protège le folklore. On protège l’expérience. Mais le saumon, lui, celui qui doit remonter la rivière, survivre, frayer et assurer la suite, il est rendu où dans la liste?
Tellement bas qu’il en devient presque invisible.
On parle de lui. On le photographie. On le filme. On l’utilise comme symbole. On le met sur des affiches, dans des revues, dans des vidéos, dans des soirées de financement. Mais pendant qu’on le célèbre, il disparaît. Et ça, c’est le vrai scandale. Parce que sans saumon, il n’y a plus de saumonier. Il n’y a plus de culture. Il n’y a plus de tradition. Il n’y a plus de rivière mythique. Il n’y a plus rien à raconter. Seulement le souvenir d’une ressource qu’on aura regardée tomber pendant qu’on organisait encore des événements autour d’elle.
Il faut être clair : ce n’est pas avec plus de visibilité qu’on va sauver le saumon. Ce n’est pas avec plus de contenu, plus de banquets, plus de discours, plus de publications ou plus de belles photos qu’on va renverser la tendance.
Ça va prendre des décisions difficiles. Des mesures fortes. Des sacrifices réels. Une gestion qui place enfin le poisson avant l’industrie sociale, touristique et culturelle qui gravite autour de lui.
Parce qu’à un certain point, continuer comme avant n’est plus de la tradition. C’est de l’aveuglement.
Et si, pour une fois, On Écoutait Vraiment le Saumon?
Pas les intérêts. Pas les habitudes. Pas les excuses. Pas les phrases creuses. Pas les “on a toujours fait ça comme ça”. Le saumon.
Celui qui revient de moins en moins nombreux. Celui qui traverse l’océan, les changements climatiques, les prédateurs, les filets, les estuaires, les rivières trop chaudes, les manipulations, les captures, les remises à l’eau, les photos et toute la pression humaine qu’on continue de lui imposer.
Ce poisson-là ne demande pas qu’on parle de lui davantage. Il demande qu’on lui donne une vraie chance de se rendre aux frayères. Il demande qu’on arrête de le traiter comme une occasion d’événement, de contenu ou de performance personnelle.
Il demande qu’on reconnaisse enfin l’urgence.
Parce que lorsque les montaisons s’effondrent, chaque saumon compte. Chaque géniteur compte. Chaque poisson rendu à la rivière devrait être vu comme une possibilité de reproduction, pas comme une occasion de plus pour maintenir une activité comme si de rien n’était.
La question n’est plus de savoir comment préserver l’expérience du saumonier.
La vraie question, c’est : combien de temps encore allons-nous sacrifier le saumon pour préserver l’illusion que tout peut continuer comme avant?
Il faut choisir. Est-ce qu’on protège une culture qui refuse de changer? Ou est-ce qu’on protège enfin ce qui rend cette culture possible?
Parce qu’un jour, il sera trop tard pour faire semblant d’avoir compris.




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