Protéger le saumon… ou protéger l’illusion?
- Jocelyn LeBlanc
- 25 avr.
- 3 min de lecture
Le 25 avril 2026, à quelques semaines de l’ouverture de la pêche au saumon au Québec, une réalité s’impose : nous avançons à l’aveugle.

Après deux des pires années de montaisons jamais observées, aucune mesure structurante n’a été annoncée. Ni plan d’urgence, ni adaptation majeure, ni signal clair que la situation exceptionnelle que vivent nos rivières est réellement comprise à sa juste gravité.
Les données sont pourtant sans appel. En 2024 et 2025, 11 rivières québécoises ont enregistré des montaisons moyennes sous les 100 saumons, dont 7 sous la barre des 50 individus. Ces chiffres ne décrivent pas une baisse temporaire. Ils illustrent un effondrement localisé, mais bien réel.
Malgré cela, la réponse actuelle se limite essentiellement à la remise à l’eau. Une mesure pertinente, certes, mais largement insuffisante dans un contexte où chaque poisson compte. Aucune stratégie globale ne vient encadrer cette pratique ni limiter ses impacts. Plus préoccupant encore, plusieurs leviers connus et documentés demeurent absents. Il n’existe toujours pas de protocole officiel de fermeture basé sur la température de l’eau, alors que le seuil de 21°C est reconnu comme critique pour le saumon atlantique. La protection des refuges thermiques, ces zones essentielles à la survie estivale, n’est toujours pas prise en charge de manière systématique. Quant aux rivières en situation critique, aucune mesure spécifique ne semble envisagée pour adapter ou suspendre la pression de pêche.
Dans ce contexte, il devient difficile d’éviter une question fondamentale : que cherche-t-on à maintenir? La ressource elle-même, ou l’activité qui en dépend? Car à ce niveau de fragilité, la marge d’erreur n’existe plus. Chaque manipulation, chaque combat, chaque remise à l’eau devient un facteur de stress supplémentaire pour des poissons déjà à la limite de leurs capacités physiologiques.
Les bonnes pratiques devraient donc s’imposer comme des standards minimaux, et non comme des recommandations. Le maintien du saumon dans l’eau en tout temps, l’interdiction des manipulations inutiles, ainsi que l’utilisation généralisée d’hameçons simples sans ardillon devraient être non négociables. De la même façon, des fermetures automatiques en fonction des conditions environnementales devraient être intégrées à la gestion, plutôt que laissées à l’appréciation du moment.
La situation des rivières sous les 100 saumons mérite également un regard lucide. À ce niveau, il n’est plus question d’optimiser une activité, mais de préserver une population. Lorsque les montaisons descendent sous les 50 individus, la logique même de maintenir une saison de pêche devrait être remise en question.
Il serait trop simple de désigner les pêcheurs comme responsables. Ce n’est pas le cas. Toutefois, dans un contexte d’abondance réduite, l’impact individuel de chaque intervention devient significatif. Ce changement d’échelle impose une adaptation des comportements, mais surtout des décisions en amont.
Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’absence de mesures fortes, mais la répétition d’un modèle de gestion réactif. Les communications se succèdent, les bilans s’accumulent, mais les actions structurantes tardent à apparaître. Pendant ce temps, les indicateurs biologiques continuent de se détériorer.
Le saumon atlantique ne manque pas de visibilité. Il manque de décisions.
La question qui se pose désormais est simple : sommes-nous prêts à ajuster nos pratiques pour protéger la ressource, ou allons-nous continuer à maintenir le statu quo jusqu’à ce que certaines rivières ne soient plus que des souvenirs?
Personne ne blâme les pêcheurs. Mais il faut être lucide :dans un contexte d’abondance, l’impact individuel est dilué. Dans un contexte d’effondrement, il est amplifié.
Ce qui choque aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’inaction.
C’est cette impression persistante que :
👉 On attend que la situation se replace d’elle-même
👉 On gère à court terme pour maintenir l’activité
👉 On recycle les mêmes discours, année après année
Assez des balados.
Assez des mises à jour sans substance.
Assez du copier-coller.
Le saumon atlantique n’a pas besoin de communication. Il a besoin de décisions.
Des décisions difficiles.
Des décisions impopulaires.
Mais des décisions nécessaires.
Parce qu’au final, la vraie question n’est plus scientifique. Elle est morale. Est-ce qu’on est prêts à ralentir aujourd’hui…pour ne pas perdre demain? Ou est-ce qu’on va continuer à ouvrir des saisons…pendant que tout s’effondre?




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