Journal de route — Ontario
- Jocelyn LeBlanc
- il y a 1 heure
- 6 min de lecture
Partie 3 — L’île Manitoulin, les grands steelheads et le début du retour
Après ma traversée d’environ deux heures depuis Tobermory jusqu’à South Baymouth, j’ai finalement atteint les côtes de l’île Manitoulin. Déjà en arrivant, je sentais que quelque chose était différent ici.

L’eau de la baie Georgienne était d’une beauté presque irréelle. Des verts turquoise, des bleus profonds, une clarté incroyable. Les îles semblaient flotter dans la lumière du soir. Par moments, on aurait presque dit la mer. Le traversier avançait tranquillement entre les îles pendant que je regardais le paysage défiler avec un café à la main. Après plusieurs jours de route, de rivières et de kilomètres, cette traversée-là faisait du bien. On dirait qu’elle ralentissait le temps un peu. En débarquant à South Baymouth, je me suis dirigé tranquillement vers la rivière Manitou, probablement la rivière la plus réputée de l’île pour le steelhead. Les routes étaient belles. Peu de circulation. Des forêts partout. Encore un peu de neige dans les sous-bois à certains endroits.

Depuis le début du voyage, la température ne voulait jamais vraiment monter. Même en pleine après-midi, on parlait souvent de 6 ou 7 degrés seulement. Le printemps était encore fragile ici.
En arrivant près du lac Manitou, j’ai vu quelques pêcheurs près d’un barrage. Certains pêchaient aux sacs d’œufs, d’autres attendaient patiemment le long des fosses. Mais honnêtement… ce n’était pas ce que je cherchais. Alors j’ai continué à suivre la rivière vers son embouchure.
Et là… wow. La place était magnifique. Des sentiers longeaient la rivière dans une forêt encore humide du printemps. L’eau était haute, froide, puissante. On voyait clairement que la neige fondait encore dans le nord. Les locaux me disaient même que la rivière était dans une crue historique. Il y avait encore de la neige dans les bois à certains endroits. Et malgré ça, malgré le froid et le gros débit, les premiers steelheads frais commençaient à remonter. La saison venait juste d’ouvrir, le deuxième samedi de mai seulement. On sentait que tout commençait à peine.
Les oiseaux étaient partout. Des bernaches. Des canards. Des urubus à tête rouge qui tournaient haut dans le ciel. Des pygargues à tête blanche, même des immatures. Puis ce silence particulier des grandes rivières froides du printemps.
Il y avait très peu de déchets comparativement à d’autres endroits que j’avais vus durant le voyage. Quelques papiers ici et là, oui, mais rien de dramatique. Rien à voir avec certaines petites rivières urbaines de l’Ontario qui m’avaient tellement découragé plus tôt dans le voyage.
Ici, on sentait encore la nature. La vraie.

J’ai finalement préparé ma canne à deux mains. Une 14 pieds. Puis je me suis mis à observer l’eau. Pas longtemps après, j’ai aperçu des poissons. Des vrais beaux steelheads frais. J’ai attaché une imitation que j’avais montée l’année passée avant mon voyage. Une imitation style œuf avec du crystal chenille orange flash très vif et un peu de marabout pour donner du mouvement.
Premier lancer. Rien.
J’ajoute un peu de poids pour faire descendre la mouche davantage. Deuxième présentation. Bang. Le combat a explosé immédiatement. Le steelhead est parti dans le courant comme un train. Il sautait haut, utilisait toute la force de la rivière. Avec le gros débit et la vitesse de l’eau, je savais que je ne pouvais pas faire d’erreur. Puis quand je l’ai finalement vu apparaître dans l’eau claire près de la grosse roche en bas dans le croche de Falls Pool… j’ai rapidement compris.
C’était le plus gros steelhead de ma vie. Une immense femelle chrome. Épaisse. Fraîche. Les yeux dorés. Un poisson absolument magnifique. Environ 31 pouces. Probablement entre 12 et 14 livres. J’étais seul avec elle dans cette rivière immense, entouré par les oiseaux, le bruit de l’eau puis les arbres encore humides du printemps. Honnêtement… j’avais le cœur qui battait fort.
Quand je l’ai remise à l’eau, j’ai pris quelques secondes juste pour regarder le courant. Des moments comme ça… ça ne s’achète pas. Quelques lancers plus tard, j’en ai pris un autre. Un beau mâle argenté, plus petit, mais extrêmement combatif. Puis un autre. Puis d’autres suivis.
Jusqu’à la noirceur, j’ai vécu une soirée incroyable. J’en ai perdu quelques-uns aussi.
Un gros poisson m’a même ouvert complètement un vieux hameçons Mustad que j’utilisais encore depuis l’année passée. Le leader n’a pas cassé. L'hameçon s’est littéralement ouvert.
Mais honnêtement, ça faisait partie du moment. La rivière était vivante. Et moi aussi.
Le seul côté plate, c’est qu’on ne pouvait pas rester dans le parc après 11 h le soir. Donc, malgré que j’aurais voulu rester encore, écouter la rivière puis refaire quelques présentations dans la noirceur, il fallait repartir.

Vers 9 h, j’ai commencé à marcher vers le camion. J’étais fatigué. Gelé un peu .Mais profondément heureux. J’ai trouvé un vieux chemin forestier pas très loin d’un lac pour installer le campeur. Un endroit tranquille, perdu dans le bois. Je me suis reculé dans le sentier, j’ai monté le campement puis j’ai allumé la chaleur. Cette nuit-là, il ne faisait pas si froid. Et pour la première fois depuis plusieurs jours… j’ai vraiment bien dormi. Il n’y avait aucun bruit humain.
Seulement le vent dans les arbres. Quelques ratons laveurs qui couraient autour du campeur. Puis des coyotes qu’on entendait au loin dans la nuit. À un moment donné, je suis même sorti dehors en riant un peu :« Bon… laissez-moi dormir » Puis je suis retourné sous les couvertes.
Le lendemain matin, je suis redescendu vers South Baymouth pour mettre de l’essence. Je commençais tranquillement à penser au retour. La route allait être longue. Très longue. J’étais à plus de 2000 kilomètres de la maison, puis je savais qu’il fallait que je commence à revenir tranquillement parce que le travail m’attendait, puis plusieurs choses aussi à la maison. Mais avant de repartir, il y a eu un petit moment simple que je n’oublierai probablement jamais. Je suis entré dans un petit poste d’essence tenu par des gens plus âgés. J’avais besoin d’un jus d’orange puis d’un café. Puis là… cette odeur-là. Un vrai bon café fraîchement moulu. Pas un café de machine. Le monsieur m’a regardé puis il m’a dit :« Ça sent bon hein? Ça, c’est mon café personnel. » Il est parti en arrière me préparer un café avec ses propres grains artisanaux qu’il achetait près d’un brûleur local.
Un lait. Un sucre.
Mais ce café-là goûtait le voyage au complet. Je suis ensuite retourné une dernière fois vers le le Falls Pool. Cette fois-là, il y avait plus de pêcheurs. Et un en particulier ne semblait vraiment pas content de me voir arriver. Un gars arrogant. Condescendant. Très snob envers la pêche à la mouche. Il pêchait aux sacs d’œufs puis il semblait convaincu que personne d’autre ne pouvait prendre de poisson. Quand il a accroché dans les branches, il a même essayé de me faire croire que c’était de ma faute. Mais pendant qu’il s’obstinait… moi je regardais dans l’eau.
Et je voyais les steelheads. Des beaux poissons juste devant nous. Je me suis placé tranquillement un peu plus bas, entre lui et son ami, puis j’ai commencé à faire quelques petits roll casts. Troisième lancer bang, un autre steelhead pas énorme, mais un superbe specimen.
Et pendant qu’il me regardait avec son air bête… lui venait juste de prendre un meunier. Puis un autre meunier, le fameux karma pour le "Sucker".
Moi, je souriais. Pas pour me moquer. Mais parce que j’étais heureux d’être exactement là où j’étais. Dans cette rivière froide du nord. Avec ma mouche. Mes oiseaux. Puis le printemps qui commençait enfin à respirer. Après quelques autres poissons remis à l’eau, j’ai décidé que c’était assez. Le voyage touchait tranquillement à sa fin. Je suis reparti vers l’est.
J’ai roulé longtemps ce soir-là. Passé North Bay puis finalement, je me suis installé près d’une ligne de transport dans le bois, pas loin d’un pipeline qui descend vers le Québec.
Et oui Un autre petit campement improvisé, simple, silencieux et parfait.
Le lendemain, près de la rivière Bécancour, à environ 100 kilomètres de Québec, j’ai vu une grande grue du Canada debout près du chemin. J’ai arrêté le camion. Je suis descendu doucement. Puis je l’ai regardée. Et là, j’ai pensé au début du voyage.
Le matin de mon départ, des grues du Canada avaient passé au-dessus de la maison.
Comme si elles accompagnaient la route. Je les ai toujours trouvées magnifiques, ces oiseaux-là. Immenses. Élégants. Sauvages. Puis je trouvais ça triste de penser que certains veulent encore les chasser. Je suis resté là quelques minutes à simplement regarder la rivière puis l’oiseau. Puis je suis remonté dans le camion. Le retour était commencé.
Mais au fond de moi, je savais déjà une chose : Ce voyage-là était seulement le premier de la saison. Pas le dernier.




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